Chapitre II

Débuts à Vienne (1792 - 1802)

S'affirmer comme pianiste

Beethoven quitta Bonn entre le 1er et le 3 novembre 1792. La date exacte d'arrivée à Vienne, après un voyage d'une à deux semaines traversant la vallée du Rhin et les territoires germaniques, demeure indéterminée. Les sources s'accordent sur novembre 1792 sans plus de précision. Le dernier soir à Bonn fut passé au Zehrgarten, taverne de la Marktplatz, où plusieurs amis inscrivirent leurs vœux dans le Stammbuch du musicien. Le comte Ferdinand von Waldstein y consigna une prophétie restée célèbre : « Par une application ininterrompue, vous recevrez l'esprit de Mozart des mains de Haydn. » Cette formule, bien que ne contenant pas l'expression « second Mozart », établissait néanmoins une filiation spirituelle qui allait marquer les premières années viennoises de Beethoven.

Grâce à Gluck, Haydn et Mozart, la ville s'était hissée au premier plan de la création artistique, favorisée par la politique culturelle de l'Empire. La capitale des Habsbourg comptait alors environ 200 000 habitants et bénéficiait du règne de François II, élu Roi des Romains le 5 juillet 1792 à Francfort-sur-le-Main et couronné Empereur du Saint-Empire le 14 juillet suivant. Il succédait à son père Léopold II, décédé le 1er mars. François II sera le dernier Empereur du Saint-Empire romain germanique et le premier Empereur d'Autriche. Selon Tia DeNora, professeure de sociologie de la musique qui a consacré une étude approfondie à la construction de la réputation de Beethoven dans les années 1790 :

C'est grâce aux efforts de la cour impériale et des aristocrates viennois que, du milieu du XVIIIe siècle à environ 1820, Vienne fut reconnue comme l'une des principales capitales de la musique, sinon au plan quantitatif, du moins pour le prestige.

Derrière sa réputation de ville cosmopolite et frivole, Vienne était une cité très surveillée. La police secrète, dirigée par Johann Anton von Pergen, épiait toute activité suspecte et toute opposition au régime en place pouvait être sévèrement réprimée. La censure s'exerçait sur tous les textes, images et même les inscriptions funéraires. Le service postal autrichien servait d'instrument de surveillance. La presse était sous contrôle de l'État afin de préserver l'ordre social, d'autant plus que les guerres révolutionnaires françaises inquiétaient les autorités impériales. La France avait déclaré la guerre à l'Autriche le 20 avril 1792, inaugurant une série de conflits qui culmineraient avec les occupations françaises de Vienne en novembre 1805 et mai 1809. Cela n'empêchait pas les Viennois d'avoir une réputation d'épicuriens. Derrière le sérieux des esprits se cachait le goût de la fête et de la bouffonnerie.

La vie musicale viennoise traversait alors une transition structurelle. Les orchestres privés aristocratiques déclinaient progressivement depuis la fin du règne de Marie-Thérèse. Le prestige conféré par la possession de musiciens permanents était remplacé par la possession de créateurs désignés comme particulièrement précieux. Les principaux lieux de concert comprenaient le Burgtheater, créé en 1741 où furent créés trois opéras de Mozart, le Kärntnertortheater, ainsi que de nombreux salons aristocratiques dont ceux des princes Lichnowsky et Lobkowitz ou du baron van Swieten. Le Theater an der Wien n'ouvrira ses portes qu'en juin 1801.

Officiellement, Ludwig était employé de l'Électeur de Cologne, Maximilien-François d'Autriche. Son séjour avait pour unique but d'approfondir sa formation musicale. Il devrait revenir dans sa ville natale afin d'y devenir peut-être un jour maître de chapelle. Il recevait une bourse d'études de cent Reichstaler de l'Électeur, s'ajoutant à son salaire antérieur d'organiste adjoint de cent cinquante florins annuels. Dans l'attente, il se logea dans une mansarde du quartier d'Alsergrund, au numéro 45 de l'Alstergasse, propriété précisément du prince Karl von Lichnowsky. Sur les conseils avisés et bienveillants de Haydn, il prit rapidement ses marques grâce aux nombreuses lettres de recommandation du comte Waldstein, qui avait auparavant habité Vienne. À peine était-il installé depuis un mois qu'il apprit, le 18 décembre 1792, la mort de son père Johann, survenue le même jour à Bonn. Il n'assista pas aux funérailles. L'Électeur aurait commenté avec sarcasme que les revenus de l'accise sur l'alcool avaient subi une perte à la mort de Beethoven père.

Les liens étroits entre Vienne et la cour de l'Électeur firent que le musicien s'intégra rapidement dans la société viennoise. Sa réputation de pianiste le précédait. Il put jouir rapidement d'une haute estime lui permettant de nouer ses premières amitiés. Parmi elles, il y avait celle du baron Nikolaus von Zmeskall, secrétaire à la Chancellerie royale hongroise. Lui-même violoncelliste amateur et compositeur occasionnel, il devint un guide indispensable pour Beethoven et facilita son entrée dans l'aristocratie viennoise. Leur amitié durera jusqu'à la mort de Zmeskall en 1833. Plus de cent lettres de Beethoven à Zmeskall ont survécu, témoignant d'une relation décontractée et souvent humoristique où le compositeur inventait des surnoms fantaisistes comme « Baron Conducteur de Muckcart » ou « Mon Très Cher Baron Bon Marché ». Tous deux souffrant de myopie, Beethoven composa pour eux le Duo « avec deux lorgnons obligés ».

Sur les pas de Mozart, c'était d'abord comme pianiste que Beethoven établit sa réputation. Le départ de Muzio Clementi, qui avait abandonné sa carrière de concertiste vers 1790 pour se concentrer sur la composition, l'édition musicale et la fabrication de pianos, laissait un vide parmi les virtuoses de premier plan. Le Jahrbuch der Tonkunst von Wien und Prag de Johann Ferdinand von Schönfeld, publié en 1796, recensait environ cent quatre-vingt-six personnes actives dans le monde musical de haute culture viennois, dont soixante-quatre musiciens professionnels. Parmi eux, on comptait un grand nombre de professeurs de piano, situation qui témoignait de l'engouement de l'aristocratie et de la bourgeoisie pour cet instrument. Ludwig voulait être le plus grand pianiste. Dans une lettre à Eleonore von Breuning du 2 novembre 1793, il confiait sans détour son intention de « mettre dans l'embarras tous les pianistes ici. Quelques-uns d'entre eux sont mes ennemis mortels, c'est de cette façon-là que je compte me venger d'eux ». Rapidement, son jeu pianistique et son art de l'improvisation suscitèrent l'admiration. Son jeu contrastait avec celui de ses prédécesseurs : puissance, fougue, élan créateur. Certains voyaient d'un mauvais œil les audaces du jeune homme. Selon un témoignage de Carl Czerny, qui deviendra plus tard son élève :

Il parvenait à produire une telle impression sur chacun de ses auditeurs que bien souvent les yeux se mouillaient de larmes, et plusieurs éclataient en sanglots. Il y avait dans son jeu quelque chose de merveilleux, indépendamment de la beauté et de l'originalité de ses idées et de la manière ingénieuse dont il les rendait. Personne ne l'égalait dans la rapidité de ses gammes, doubles trilles, sauts, etc. — pas même Hummel. Son attitude en jouant était magistralement calme, noble et belle, sans la moindre grimace.

Les duels pianistiques alors à la mode firent de lui l'un des favoris du public viennois averti. Ces confrontations musicales pouvaient être assimilées à des événements sportifs. Elles offraient non seulement de la musique de haute qualité, mais aussi la dimension dramatique du combat, et permettaient à des styles différents, tant en matière de jeu pianistique que de composition, d'être présentés en public et donc de devenir objets de comparaison. Parmi ses adversaires, de grands noms se mesurèrent à lui. Joseph Wölfl, pianiste autrichien aux mains gigantesques permettant une treizième sur le clavier, l'affronta en 1798-1799 chez le comte Wetzlar. Beethoven fut déclaré vainqueur, mais Wölfl accepta sa défaite avec élégance et lui dédia même une sonate l'année suivante. Plus mémorable encore fut la confrontation avec Daniel Steibelt au printemps 1800 chez le comte Moritz von Fries. Steibelt, soutenu par le prince Lobkowitz, avait moqué publiquement le Trio pour piano, clarinette et violoncelle opus 11 de Beethoven la semaine précédente. Lors du duel, Beethoven prit la partition de Steibelt, la retourna à l'envers, et improvisa sur ses thèmes pendant environ trente minutes avec une virtuosité écrasante. Steibelt quitta la salle humilié et jura de ne jamais revenir à Vienne tant que Beethoven y vivrait, serment qu'il tint. La rivalité avec Johann Nepomuk Hummel, ancien élève de Mozart et pianiste de cour du prince Esterházy, fut plus durable. Deux factions se formèrent dans l'aristocratie viennoise, chacune défendant son favori. Cette rivalité n'empêcha pas une certaine amitié entre les deux hommes. Hummel sera présent au chevet de Beethoven mourant en 1827 et portera son cercueil.

Des clans se formaient. Beethoven n'avait pas d'autre choix que d'imposer sa réputation pour faire carrière. Tia DeNora soutient dans son analyse sociologique que la reconnaissance que Beethoven reçut était autant un accomplissement social que le résultat de ses dons personnels, arguant que sa réputation fut créée autant par les agendas socioculturels de ses mécènes aristocratiques dans les années 1790 que par les qualités de sa musique. Sans nier le génie du compositeur, cette approche met en lumière les mécanismes sociaux qui permirent son ascension.

L'élève de Haydn

Derrière le pianiste talentueux, c'était le compositeur qui souhaitait se faire un nom. Officiellement, Beethoven était l'élève de Haydn. Beaucoup de commentaires souvent fantasmagoriques ont été faits sur la relation entre les deux compositeurs. On présente parfois leurs tempéraments respectifs comme incompatibles tant les désaccords furent nombreux.

Les leçons commencèrent le 12 décembre 1792, comme l'atteste une note dans le carnet de dépenses de Beethoven : « Haidn 8 groschen ». L'enseignement reposait principalement sur le Gradus ad Parnassum de Johann Joseph Fux, traité de 1725 enseignant le contrepoint par espèces. La relation ne satisfit ni le maître ni l'élève. Haydn surnommait son élève le « Grand Mogol » ou encore « grand barbare », en raison de son caractère querelleur et vantard. En novembre 1793, Haydn envoya des compositions de Beethoven à l'Électeur comme preuve de ses progrès. L'Électeur répondit sèchement le 23 décembre que ces œuvres avaient été composées et exécutées à Bonn avant le départ de Ludwig, suggérant ainsi que les progrès étaient moins évidents qu'annoncés.

D'un côté, Haydn s'irritait devant l'indiscipline de son élève rebelle. De l'autre, Beethoven souhaitait affirmer son indépendance et se distinguer du maître. Il se raconte que le jeune musicien prit secrètement des leçons auprès du théoricien Johann Schenk dès 1793, qui se vanta maladroitement d'être son véritable mentor. Cette histoire, racontée par Schenk lui-même en 1830, contient cependant des inexactitudes et incohérences qui ont conduit plusieurs chercheurs contemporains, dont Barry Cooper, à suggérer qu'elle fut probablement inventée par Schenk dans une tentative d'autoglorification. L'analyse de l'encre des manuscrits montre une cohérence qui ne correspond pas au scénario décrit. Cette anecdote traditionnelle doit donc être considérée avec prudence. Dans tous les cas, Ludwig ne voulait pas être perçu comme un simple disciple de Haydn. D'ailleurs celui-ci paraissait bien trop absorbé par ses activités, notamment la préparation de son second voyage à Londres, pour donner un enseignement approfondi à Beethoven.

Le musicologue Gustav Nottebohm, qui étudia au XIXe siècle les cahiers d'exercices de Beethoven, porta un jugement sévère sur Haydn en analysant environ deux cent quarante-cinq exercices de contrepoint survivants. Il nota que Haydn n'avait pas corrigé les exercices à deux voix mais était intervenu sur ceux à trois et quatre voix, parfois de manière incomplète. L'enseignement oral du maître était très certainement d'un plus grand enrichissement pour Ludwig. L'étude des œuvres de Haydn par son élève resta probablement sa meilleure formation. Selon Marc Vignal, musicologue spécialiste de Beethoven et de Vienne :

Les difficultés que rencontrèrent Haydn et Beethoven dans leurs relations personnelles, et qui d'ailleurs se manifestèrent moins à l'époque des leçons qu'ultérieurement, vers 1800 surtout, provinrent notamment du fait que le premier apprit du second non trop peu, mais plutôt trop, plus en tout cas qu'il ne voulait et pouvait le reconnaître.

Haydn avait bien remarqué le talent unique de cet indiscipliné. Tentant tant bien que mal de canaliser la fougue du jeune compositeur, il reconnut en lui un futur talent de premier plan et estima qu'il était appelé à devenir un jour l'un des premiers compositeurs européens. Selon le flûtiste Louis Drouet, qui rapporta une conversation de Haydn avec Beethoven, le maître aurait déclaré :

Vous avez beaucoup de talent et vous en acquerrez encore plus, énormément plus. Vous avez une abondance inépuisable d'inspiration, vous aurez des pensées que personne n'a encore eues, vous ne sacrifierez jamais votre pensée à une règle tyrannique, mais vous sacrifierez les règles à vos fantaisies ; car vous me faites l'impression d'un homme qui a plusieurs têtes, plusieurs cœurs, plusieurs âmes.

Par la suite, l'élève minimisa l'influence du maître, allant jusqu'à le suspecter de jalousie. Pourtant, loin de se vouloir un élève réfractaire, Ludwig insistait pour maîtriser l'écriture contrapuntique. C'est probablement pour cette raison qu'à partir de janvier 1794, pendant le second séjour de Haydn à Londres, il fut confié au grand pédagogue Johann Georg Albrechtsberger, maître de chapelle à la cathédrale Saint-Étienne et théoricien réputé. Beethoven poursuivit l'étude classique du contrepoint trois fois par semaine et commença l'étude de la fugue. La collaboration avec Albrechtsberger se poursuivit jusqu'en mai 1795, soit environ quinze mois. Près de deux cents pages d'exercices ont survécu. Si l'enthousiasme était certain durant les premières leçons, la lassitude se fit sentir par la suite.

Il profita également de l'enseignement d'Emmanuel Aloys Förster, compositeur et théoricien qui le conseilla particulièrement sur la composition de quatuors à cordes entre 1798 et 1800. Beethoven l'appelait affectueusement « Alter Meister », vieux maître. Il s'adressa à Antonio Salieri, maître de chapelle de la cour impériale, de 1800 à 1802 environ pour les aspects vocaux et la composition dans le style italien. Nottebohm a publié dix pièces vocales italiennes soumises à Salieri avec ses corrections. Lorsque Haydn rentra de Londres en août 1795, la collaboration pédagogique entre le maître et l'élève cessa, mais les deux musiciens, oubliant leur rancœur, continuèrent à entretenir des rapports cordiaux. Albrechtsberger, Salieri ou Haydn portèrent finalement un jugement similaire sur le jeune musicien, qui d'une manière générale semblait avoir du mal à reconnaître ses dettes envers ses professeurs. Selon Ferdinand Ries, qui devint plus tard son élève et biographe :

Je les connaissais tous bien ; tous trois estimaient hautement Beethoven, mais étaient aussi du même avis concernant ses habitudes d'étude. Ils disaient que Beethoven avait toujours été si opiniâtre et si indicible qu'il avait dû apprendre lui-même, par une dure expérience, ce qu'auparavant il n'aurait jamais voulu accepter comme objet d'une leçon. Albrechtsberger et Salieri étaient particulièrement de cet avis.

Si Beethoven continua de toucher ses appointements comme vice-organiste de la cour de l'Électeur pendant les premières années, le départ de l'électeur Maximilien-François, à la suite de l'occupation de la Rhénanie par les troupes françaises en octobre 1794, mit un terme à son contrat. La cour archiépiscopale cessa d'exister et avec elle disparut la bourse d'études. Le compositeur n'avait donc officiellement plus d'employeur, par conséquent plus de soutien financier régulier. Le musicien devait subvenir lui-même à ses besoins et payer chaque leçon de sa poche. Il devait désormais trouver d'autres sources de financement. Comme ses frères Kaspar Anton Karl et Nikolaus Johann ne tardèrent pas à le rejoindre respectivement en 1794 et en décembre 1795, la rupture avec Bonn parut définitive. Même s'il en exprima plusieurs fois l'envie, jamais le compositeur ne remit les pieds dans sa ville natale.

Mécénat

Grâce à sa réputation de virtuose accompli, ses succès lui permirent d'élargir son cercle de connaissances. Son premier concert public documenté eut lieu le 29 mars 1795 au Burgtheater, lors d'un concert au profit des veuves et orphelins de la Société des Musiciens, où il interpréta un concerto pour piano, probablement le Concerto numéro 2 en si bémol majeur opus 19, dont le finale fut achevé au dernier moment alors qu'il souffrait de sévères douleurs abdominales. Les 30 et 31 mars suivirent d'autres performances, incluant un concerto de Mozart, probablement le Concerto en ré mineur, en présence de Constanze Mozart, veuve du compositeur. Ces apparitions marquèrent son entrée officielle sur la scène musicale viennoise.

Protégé de la noblesse, il était invité régulièrement dans les salons, même si avec le temps, son activité de pianiste devint presque une contrainte. Selon Wegeler, Beethoven souffrait parfois de sa position d'interprète et c'était à contrecœur qu'il répondait aux sollicitations des salons viennois :

Quand Beethoven à Vienne eut acquis une position élevée, il se développa en lui une répugnance au moins égale sinon plus forte pour les invitations à jouer dans les sociétés ; une telle invitation lui faisait perdre toute sa gaieté. Souvent, il revenait à moi sombre et découragé ; il se plaignait qu'on le forçait à jouer même quand le sang lui bouillonnait jusque sous les ongles.

L'aristocratie viennoise se passionnait pour ce jeune homme dont les manières rebelles étaient pourtant aux antipodes de la bienséance. Mais Beethoven jouait de ses airs provocateurs. Pour Maynard Solomon, biographe américain qui a consacré des études approfondies au compositeur, « sa grossièreté, sa hauteur et ses nombreuses excentricités ne peuvent s'expliquer par son seul désir de montrer son indépendance et d'affirmer son égalité avec ses protecteurs ». Sa musique séduisait, bouleversait même. Beethoven le savait et son talent musical se doublait d'un sens commercial qui le plaçait parmi les premiers compositeurs à vivre de leur musique. Derrière cette attitude, Beethoven n'était pas insensible aux honneurs, aux éloges, aux applaudissements, et encore moins aux gratifications.

Grâce au baron Gottfried van Swieten, ancien protecteur de Mozart et fervent défenseur du répertoire ancien, notamment de Bach et Haendel, Ludwig multiplia les connaissances. Van Swieten, ancien ambassadeur à Berlin puis Préfet de la Bibliothèque impériale, organisait des réunions musicales dominicales centrées sur les maîtres baroques. Ce digne mécène et ami des artistes s'occupa d'abord spécialement du jeune Beethoven, qui fit connaissance, dans les réunions du baron, de tout ce que Vienne possédait alors de distingué dans les arts. Selon Anton Schindler :

Souvent Beethoven quittait le dernier ces réunions musicales, car le baron était insatiable de musique et le jeune pianiste ne pouvait s'en aller que fort tard, après avoir joué un bon nombre de fugues de Bach, qu'il exécutait à merveille.

La capacité de Beethoven à jouer le Clavier bien tempéré lui ouvrit toutes les portes à Vienne. Ces soirées chez van Swieten eurent un effet marqué sur le jeune compositeur, car c'était là qu'il fit véritablement connaissance avec la musique de Handel et de Bach. La Première Symphonie opus 21 sera dédiée au baron.

Le prince Karl von Lichnowsky se prit d'un si vif intérêt pour son talent qu'il lui offrit, peu après son arrivée, de s'installer dans sa propre maison, au numéro 45 de l'Alstergasse. Beethoven y occupa d'abord une mansarde, puis fut déplacé vers un appartement au rez-de-chaussée dans le mois suivant son arrivée, et finalement vers des pièces au premier étage en 1794. Il quitta les Lichnowsky en mai 1795, fatigué des contraintes sociales que cette hospitalité imposait. Selon Schindler, « il jouit d'une hospitalité princière pendant plusieurs années. Le prince avait pour lui des soins paternels, et la princesse était sa seconde mère ». Le couple Lichnowsky n'avait pas d'enfants et considérait presque Beethoven comme tel. À Karl Amenda, un de ses plus proches amis rencontrés à Vienne, il confia en 1801 : « Entre nous, je peux le dire : de tous mes amis, c'est Lichnowsky qui s'est montré le plus sûr. » L'attachement du prince ne se démentit jamais. À partir de 1800, le prince lui procura une rente annuelle très confortable de six cents florins, représentant environ vingt-cinq mille dollars actuels. Cette protection généreuse était une précieuse aubaine pour Beethoven qui avait tout loisir de composer sans se soucier d'argent. Le prince offrit également à Beethoven un quatuor complet d'instruments italiens de grands luthiers, Guarneri, Amati et Rugeri. Dans une lettre à Wegeler du 29 juin 1800, Ludwig confiait :

Tu veux savoir quelque chose de ma position ? Eh bien, elle n'est pas si mauvaise. Depuis l'année passée, quelque incroyable que cela puisse paraître, Lichnowsky a été et est resté mon ami le plus chaud. De petites mésintelligences ont bien eu lieu entre nous, et n'ont-elles pas affermi notre amitié ? Il m'a réservé une somme de six cents florins que je puis toucher tant que je n'aurai pas trouvé une place qui me convienne. Mes compositions me rapportent beaucoup et je puis dire que j'ai beaucoup plus de commandes que je n'en puis faire. J'ai six ou sept éditeurs pour chacune de mes œuvres, et j'en aurais beaucoup plus si je voulais.

Grâce aux concerts du vendredi matin chez Lichnowsky, qui entretenait son propre quatuor à cordes, Beethoven rencontra de nombreux musiciens qui s'intéressèrent à sa musique. Ce quatuor était composé du violoniste Ignaz Schuppanzigh, qui deviendra un ami proche et le principal interprète de ses quatuors, de Louis Sina au second violon, de Franz Weiss à l'alto, et du violoncelliste Antonín Kraft, fils de l'ancien violoncelliste du prince Esterházy. L'âge remarquablement jeune de ces musiciens, entre quatorze et dix-sept ans vers 1795, témoignait du haut niveau de formation musicale à Vienne. Beethoven bénéficia de leurs conseils d'instrumentistes de premier plan. Grâce à des souscriptions organisées par Lichnowsky, le compositeur publia en mai 1795 ses trois premiers Trios pour piano, violon et violoncelle opus 1, dédiés au prince. Haydn, présent à la première exécution privée, conseilla de ne pas publier le numéro 3 en ut mineur, conseil que Beethoven ignora. Ses trois premières Sonates pour piano opus 2, dédiées à Haydn, furent publiées en mars 1796.

Ludwig avait toutes les raisons de s'installer définitivement à Vienne. En plus d'avoir perdu toute attache avec Bonn, il avait noué des relations qui lui offraient une protection généreuse. Parmi ses soutiens, il fallait compter le prince Joseph Franz von Lobkowitz, de même génération que Beethoven, qui établit une chapelle musicale de cinq musiciens dans son palais viennois en 1797. La première exécution privée de la Symphonie Eroica aura lieu en juin 1804 dans ce même palais. Le comte Andreas Razumovsky, ambassadeur de Russie et beau-frère de Lichnowsky, commandera plus tard les Quatuors opus 59 « Razumovsky » en 1805-1806, demandant l'inclusion de thèmes folkloriques russes. Selon Tia DeNora :

Durant les quatre premières années de Beethoven à Vienne, de novembre 1792 à 1796, période qui le vit s'imposer comme pianiste-compositeur, son ascension se reflète dans le nombre croissant de ses mécènes et protecteurs. Ni la popularité de Beethoven dans sa période médiane, ni sa reconnaissance finale comme le plus grand de tous les maîtres n'auraient pu avoir lieu si en ses débuts, dans les années 1790 et aux débuts des années 1800, la société aristocratique ne l'avait pas placé sur un véritable piédestal.

Affirmation du compositeur

Depuis 1795, les premières œuvres qu'il publiait circulaient dans les cercles de connaisseurs et rencontraient du succès. Il ne délaissait pas moins sa carrière de pianiste. Sa carrière était lancée. En 1796, il effectua avec le prince Lichnowsky une tournée de concerts où son jeu de pianiste fit sensation. La tournée suivit l'itinéraire Prague, Dresde, Leipzig et Berlin. Dans chaque ville, le virtuose était célébré, bien que quelques critiques voyaient d'un mauvais œil le jeu passionné et la fougue incontrôlée du jeune homme. À Berlin, Beethoven joua plusieurs fois pour le roi Frédéric-Guillaume II au Palais de Marbre à Potsdam, recevant une boîte en or remplie d'environ cent louis d'or. Les Sonates pour violoncelle opus 5, jouées avec le violoncelliste de la cour Jean-Louis Duport, furent dédiées au roi.

Ses nombreuses variations pour piano, ses sonates dont la Pathétique opus 13, publiée le 18 décembre 1799, ou encore ses premières mélodies comme Adélaïde opus 46, composée entre 1795 et 1796, imposaient progressivement sa stature de créateur. Le titre complet de la Pathétique, « Grande sonate pathétique », fut ajouté par l'éditeur Franz Anton Hoffmeister, apparemment avec l'approbation de Beethoven. L'œuvre connut un immense succès et fut réimprimée dix-sept fois du vivant du compositeur. En 1799, pas moins de cinq éditeurs diffusaient sa musique, ce qui lui donnait pleinement satisfaction sur le plan socioprofessionnel. Les principaux acteurs étaient Artaria & Compagnie, principal éditeur viennois, Franz Anton Hoffmeister, Nikolaus Simrock de Bonn, ami d'enfance de Beethoven, ainsi que Tranquillo Mollo et Giovanni Cappi, tous deux anciens partenaires d'Artaria. Fin négociateur, Beethoven n'hésitait pas à mettre les éditeurs en concurrence. Dans une lettre de février 1800 à Wegeler, il confiait :

Mon art m'apporte amis et bonheur ; que puis-je désirer de plus ? Et même je toucherai pas mal d'argent.

À côté d'une musique ambitieuse qui privilégiait la musique de chambre, Beethoven ne délaissait pour autant pas la musique plus légère et populaire alors à la mode : contredanses, menuets, variations sur des airs populaires. Le 2 avril 1800, Beethoven, âgé de vingt-neuf ans, présenta sa Première Symphonie en ut majeur opus 21 au Burgtheater, lors d'un concert à son bénéfice. L'œuvre obtint un succès mitigé. Sa musique était qualifiée de complexe ; elle n'était pas seulement difficile à exécuter, mais à comprendre. L'importance donnée aux vents, notamment aux cuivres, fit qu'on qualifiait cette musique de militaire. Les orchestres, souvent de qualité médiocre, semblaient confondre encore « exécution » et « interprétation ».

Ce climat de difficile communion entre le public et le compositeur rappelait le fossé qui séparait autrefois Mozart de certains Viennois, parfois désorientés par tant de créativité. Beethoven avait conscience du décalage et cultivait cette exigence musicale. Toujours selon Tia DeNora :

Abstraction faite de ses œuvres les plus légères et les plus populaires de ton, Beethoven ne se préoccupa que fort peu, durant ces années, de plaire à la classe moyenne. Dans ces cercles, Beethoven était connu surtout comme musicien pour connaisseurs, sa réputation se fonda toujours davantage sur ce que ses contemporains finirent par appeler un « style d'écriture de haut niveau musical ».

Les critiques l'affectaient peu. Rien n'arrêtait sa productivité. À Wegeler il confiait, toujours en juin 1800 :

Je ne vis que dans mes notes, et une œuvre est à peine achevée que je commence la suivante, ainsi comme j'écris maintenant, je fais souvent trois ou quatre œuvres en même temps.

Cette rente confortable de six cents florins que lui procurait depuis 1800 le prince Lichnowsky rendait Beethoven relativement indépendant. Cela l'encourageait à poursuivre des buts esthétiques d'une plus grande ampleur. Mais cela n'empêchait pas Beethoven de chercher un emploi stable à la cour impériale. Comme tous les compositeurs, il était à la recherche d'une situation stable qui pourrait le mettre à l'abri des besoins matériels. Selon Maynard Solomon :

Les sources du mécénat étaient ainsi passées pour Beethoven de la cour électorale de Bonn à certains éléments de la noblesse viennoise. Il était devenu un compositeur et un virtuose « semi-féodal », évoluant vers une relative autonomie. Certes, alors qu'il gagnait sa liberté personnelle, il se trouvait en contrepartie privé d'une partie de la sécurité dans laquelle trois générations de musiciens de sa famille avaient vécu.

Vie privée

Vers le printemps 1798, Beethoven rencontra le violoniste Karl Amenda, originaire de Courlande, qui devint l'un de ses plus grands amis malgré un séjour de courte durée à Vienne. Amenda arrivait de Lausanne et fut employé comme maître de chapelle chez la princesse Lobkowitz avant de devenir professeur des enfants de Mozart. Ensemble, ils se retrouvaient régulièrement à la taverne Zum Schwan près du Bürgerspital. Amenda quitta Vienne à l'été 1799, mais leur correspondance se poursuivit. C'est à Amenda que Beethoven confiera pour la première fois sa surdité naissante dans une lettre déchirante du 1er juin 1801.

En plus de nouvelles amitiés nouées dans la capitale comme celle du baron Nikolaus Zmeskall, le compositeur pouvait compter sur la présence d'amis d'enfance arrivés quelques années après lui. Parmi eux, Franz Gerhard Wegeler, qui rejoignit son ami à Vienne en octobre 1794, fuyant les guerres révolutionnaires. Les deux hommes se fréquentèrent durant près de deux années. Wegeler repartit en juin 1796 et épousa Eleonore von Breuning le 28 mars 1802. Il publiera plus tard avec Ferdinand Ries les Biographische Notizen über Ludwig van Beethoven en 1838, source primaire fondamentale pour la connaissance de la jeunesse de Beethoven.

Quelques années plus tard, les frères von Breuning furent de la partie. Lorenz, dit Lenz, le plus jeune fils de la famille, vint étudier la médecine à partir de 1794. Il passa beaucoup de temps avec Beethoven. Lors de son retour pour Bonn en octobre 1797, le musicien témoigna de son affection :

Cher et bon Breuning, jamais je n'oublierai le temps que j'ai passé avec toi aussi bien à Bonn qu'ici à Vienne. Garde-moi ton amitié, de même que tu me retrouveras toujours pareil. Ton ami sincère.

Lenz décéda malheureusement le 10 avril 1798, quelques mois plus tard, des suites d'une maladie. En 1801, c'était son frère Stephan qui s'installait à Vienne au printemps et obtint une charge au Conseil impérial de guerre, amené par un chapitre général de l'Ordre Teutonique. C'était une joie pour Beethoven. Dans une lettre à Wegeler du 16 novembre 1801, il écrivait :

Stephan Breuning est maintenant à Vienne et nous sommes presque tous les jours ensemble ; cela me fait tant de bien, de susciter le rappel des impressions de jadis. Il est devenu vraiment un brave, excellent jeune homme, qui sait ce qu'il veut, il a le cœur, plus ou moins comme chez nous tous, placé du bon côté. J'ai maintenant une très belle demeure qui donne sur le bastion ce qui est un grand avantage pour ma santé. Je crois bien que je parviendrai à obtenir que Breuning vienne habiter chez moi.

Les frères de Ludwig, Kaspar Anton Karl et Nikolaus Johann, les rejoignirent respectivement en 1794 et décembre 1795. Kaspar tenta d'abord une carrière musicale avant d'être employé au Département des Finances vers 1800. Il servit de secrétaire à Ludwig pour les relations avec les éditeurs entre 1802 et 1806. Johann devint pharmacien et connut une réussite commerciale certaine.

Beethoven entretenait des relations privilégiées avec quelques élèves talentueux. En 1800, le jeune Carl Czerny, alors âgé de neuf ans, commença à travailler d'arrache-pied le piano avec le musicien. Né le 21 février 1791, Czerny devint l'un des pédagogues les plus influents du XIXe siècle et un compositeur prolifique. Les leçons, au début irrégulières, devinrent au nombre de deux par semaine. Le maître prit également sous son aile Ferdinand Ries, fils de Franz Anton Ries, le professeur de violon de Beethoven à Bonn. Le jeune homme très doué arriva en octobre 1801 et devint par la suite son copiste et assistant, cumulant les rôles d'élève, de secrétaire et de confident.

La vie sentimentale du compositeur était plus complexe. Il recherchait avec difficulté une stabilité conjugale. Selon Wegeler et Ries, Beethoven était dans sa jeunesse toujours amoureux et pensait sérieusement au mariage. Mais ses relations étaient contrariées par des oppositions sociales. Le jeune homme s'engageait dans des liaisons instables. Il n'était pas rare qu'il s'éprît d'élèves qui probablement succombaient parfois au charisme de leur maître.

En mai 1799, il rencontra la famille von Brunsvik, originaire de Hongrie. De passage à Vienne, les sœurs Thérèse et Joséphine, bonnes musiciennes, devinrent grâce à leur mère, comtesse Anna von Brunsvik, des élèves du compositeur qui, sensible à leur compagnie, se rendait quotidiennement dans leur hôtel. Selon les Mémoires de Thérèse, rédigés bien plus tard :

Pendant ces merveilleux seize jours à Vienne, ma mère souhaita procurer à ses deux filles Thérèse et Joséphine les inappréciables cours de musique de Beethoven. Nous entrâmes, comme des écolières, les sonates de Beethoven sous le bras. L'immortel cher Louis van Beethoven fut très aimable et aussi poli qu'il pouvait l'être. Après quelques phrases de part et d'autre, il m'installa à son piano désaccordé et je commençai aussitôt, chantant l'accompagnement de violon et violoncelle, je jouai fort honnêtement. Cela le ravit tellement qu'il promit de venir quotidiennement à l'hôtel. À l'époque c'était à « zum Erzherzog Karl », anciennement « goldenen Greifen ». C'était la dernière année du siècle écoulé, en mai. Il vint régulièrement, mais au lieu d'une heure il restait souvent de midi à quatre ou cinq heures, et il n'était jamais fatigué d'abaisser et de courber mes doigts que j'avais appris à tenir hauts et allongés. Cet homme si noble doit avoir été très satisfait, car pendant les seize jours il ne manqua pas une seule fois. Nous restions jusqu'à cinq heures sans ressentir la faim. Notre aimable mère attendait aussi, mais les hôteliers étaient très irrités, car à cette époque ce n'était pas encore la coutume de déjeuner à cinq heures de l'après-midi. C'est à cette époque-là que fut conclue cette profonde et sincère amitié avec Beethoven qui dura jusqu'à la fin de sa vie.

Joséphine von Brunsvik semble avoir attiré Beethoven dès 1799, mais elle fut mariée au comte Joseph Deym en juin 1799, quelques jours après les leçons. Veuve en janvier 1804, elle entretint une relation amoureuse intense avec Beethoven de 1804 à 1807. Treize lettres de Beethoven à Joséphine ont été conservées. Elle est aujourd'hui considérée par le Beethoven-Haus de Bonn comme la candidate la plus probable pour l'identité de l'« Immortelle Bien-aimée ».

Deux ans plus tard, Beethoven écrivit à Wegeler qu'il avait trouvé réconfort auprès d'« une chère et adorable jeune fille, qui m'aime et que j'aime ». Dans sa lettre du 16 novembre 1801, il confiait : « depuis deux ans quelques moments bénis, et c'est la première fois que je sens que le mariage pourrait me rendre heureux. Malheureusement, elle n'est pas de mon rang... » La comtesse Giulietta Guicciardi, cousine des sœurs Brunsvik, arrivée à Vienne en juin 1800, était l'une de ses élèves dont il s'éprit passionnément. La célèbre Sonate pour piano numéro 14 en ut dièse mineur opus 27 numéro 2, composée en 1801, lui fut dédiée, bien que ce ne fût pas l'intention originale de Beethoven qui voulait lui dédier le Rondo opus 51 numéro 2. La postérité la connaît sous le surnom de sonate « Au clair de lune », ajouté par le critique Ludwig Rellstab en 1832. Le rang social opposait néanmoins le compositeur à la jeune comtesse. Si les sentiments de Beethoven pour son élève restaient profonds, ils n'étaient probablement pas pris au sérieux par Giulietta. Bien qu'elle lui eût donné un portrait miniature d'elle que le musicien conserva jusqu'à sa mort, elle préféra la compagnie d'hommes de son rang. Elle épousa en novembre 1803, entre le 3 et le 14 selon les sources, le comte Wenzel Robert von Gallenberg, également musicien et compositeur de ballets.