Jeunesse (1770-1792)
Les années de Bonn
Les années que Ludwig van Beethoven passa à Bonn, de sa naissance en 1770 jusqu'à son départ définitif pour Vienne en novembre 1792, constituent un chapitre fondamental de sa biographie, mais aussi l'un des plus difficiles à reconstituer avec certitude. Pendant longtemps, les biographes ont dû composer avec un corpus de sources hétérogène, inégalement fiable, et souvent lacunaire.
Les documents d'archives officiels — actes de baptême, états des musiciens de la cour, décrets administratifs conservés dans les registres de la Chambre des Comptes — offrent une ossature chronologique solide et des données factuelles vérifiables : dates, fonctions, salaires. Ces pièces, neutres par nature, permettent d'établir le cadre institutionnel dans lequel évoluait la famille Beethoven et de mesurer la précarité croissante de sa situation, notamment lors de la mise à la retraite du père Johann en 1789.
À ces documents s'ajoutent des sources plus personnelles et plus éloquentes : la correspondance de Beethoven lui-même, celle de ses proches, les inscriptions dans son album de souvenirs (Stammbuch), les articles de presse contemporains comme celui publié par son maître Neefe dans le Magazin der Musik en 1783. Ces témoignages directs, bien que parfois teintés d'affect ou d'intentions édifiantes, livrent des indications précieuses sur les ambitions du jeune musicien, les attentes qu'il suscitait, et les relations qu'il entretenait avec ses protecteurs et ses maîtres.
Mais c'est avec les mémoires rédigés des décennies plus tard que les difficultés surgissent véritablement. Le manuscrit de la famille Fischer, composé entre 1837 et 1857 par Gottfried Fischer, fils du boulanger locataire de la famille Beethoven, et sa sœur Cäcilie, ou encore les Notes biographiques publiées en 1838 par Franz Wegeler et Ferdinand Ries, deux proches du compositeur, constituent des sources irremplaçables pour restituer l'atmosphère du foyer Beethoven, les premières luttes du génie naissant, les drames familiaux. Pourtant, ces récits furent couchés sur le papier longtemps après les faits, à une époque où Beethoven était déjà devenu une légende vivante, puis un mythe. La mémoire, sélective et reconstruite, la volonté de magnifier ou au contraire de dramatiser certains épisodes, l'absence de recul critique face aux anecdotes colportées, tout cela fragilise leur valeur documentaire.
Les biographes qui se sont succédé depuis le XIXe siècle ont longtemps dû naviguer entre ces écueils : s'appuyer sur des témoignages tardifs pour donner chair au récit, tout en sachant qu'ils pouvaient contenir des approximations, des embellissements, voire des inventions. Faute de pouvoir toujours vérifier les faits rapportés, faute aussi de disposer d'autres sources pour les contredire ou les confirmer, ils ont souvent choisi de les intégrer à leurs récits, parfois avec prudence, parfois avec une confiance excessive. C'est ainsi que s'est progressivement constituée une image de la jeunesse bonnoise de Beethoven, mêlant le certain et l'incertain, le document et la légende, l'archive et le mythe.
Comme le souligne l'historienne Elisabeth Brisson, l'enfance de Beethoven, insuffisamment documentée, « a été mythifiée ».
Naissance et contexte familial
Ludwig van Beethoven naît à Bonn le 16 décembre 1770. Son acte de baptême, daté du 17 décembre en l'église Saint-Rémi, constitue le principal document permettant d'établir la date de sa naissance. À cette époque, la mortalité infantile étant élevée, l'usage voulait que l'on baptise les nouveau-nés le jour même de leur naissance ou le lendemain. L'acte précise :
Anno millesimo septingentesimo septuagesimo die decima septima decembris baptizatus est LUDOVICUS, Domini JOHANNIS VAN BEETHOVEN et HELENAE KEVERICHS, conjugum, filius legitimus ; Patrini : Dominus LUDOVICUS VAN BEETHOVEN, et GERTRUDIS MÜLLERS, dicta BAUMS.
Bonn, ville portuaire de quelque dix mille habitants traversée par le Rhin, abrite depuis 1597 la résidence des Princes-Évêques Électeurs de Cologne. Le Rhin constitue l'artère vitale de la cité, principal axe du commerce européen. Le vaste palais électoral contribue au dynamisme d'une ville devenue progressivement un centre d'échanges majeur. L'activité musicale y est intense, soutenue par un orchestre, une chapelle créée dès les années 1730, un théâtre fondé en 1778, et plusieurs salles de concerts. Les habitants de Bonn, du plus modeste au plus élevé, pratiquent la musique avec assiduité. Le ministre des Finances J. G. von Mastiaux entretient notamment un véritable culte de Haydn, possédant quelque quatre-vingts symphonies et trente quatuors du maître, et organisant des concerts réguliers dans sa demeure où il dispose d'une collection d'instruments incluant un piano de forme pyramidale que l'on vient admirer de loin.
Les ancêtres de Beethoven sont originaires de Malines en Belgique, où le nom de famille (beet signifiant betterave, hoven jardin) suggère des origines agricoles à Bertems, où ils sont établis depuis le début du XVIIe siècle. Le grand-père du compositeur, Louis van Beethoven, naît le 5 janvier 1712 à Malines. Son père Michiel van Beethoven, d'abord maître boulanger, s'était lancé dans le commerce d'antiquités et de dentelle. Il avait épousé Maria Ludovica Stuyckers en octobre 1707, avec qui il eut deux enfants : Kornelius (1708-1764) et Louis.
Doté d'une très belle voix, Louis est d'abord chantre d'église. En décembre 1717, il entre comme élève et chanteur à l'école chorale de l'église Saint-Rémi, où Charles Major devient son premier professeur. Son talent pour la musique est reconnu et Louis décide, avec l'accord de sa famille, de devenir musicien. En octobre 1725, il prend des leçons avec Anton Colfs pour l'orgue et la basse chiffrée. Il s'installe à Louvain où il est reçu comme ténor à l'église collégiale de Saint-Pierre et devient directeur de la maîtrise en novembre 1731. Un an plus tard, on le retrouve à Liège comme basse à la cathédrale pour quelques mois.
En mars 1733, Louis s'établit à Bonn où il retrouve son frère Kornelius, installé comme cirier depuis 1731. Il devient chanteur à la chapelle de la cour, probablement grâce au Prince-Électeur de Cologne qui était également évêque de Liège. Parallèlement, il se lance dans le commerce des vins pour gagner un complément de revenus. Il épouse Marie-Joseph Poll le 17 septembre 1733, qui finira ses jours dans un asile, victime de l'alcoolisme. Ils ont trois enfants : Maria Ludovica Bernhardine, morte en bas âge, Mark Joseph né en 1736, et Johann van Beethoven, père de Ludwig, né en 1740. Son propre père Michiel, qui semblait pourtant rencontrer du succès dans les affaires, finit par rejoindre ses fils en mars 1741, ayant dû fuir ses créanciers pour échapper à la prison.
Le 16 juillet 1761, Louis devient Kapellmeister. Musicien honoré pour son talent, il dirige de nombreuses œuvres, y compris pour le théâtre et des opéras. Il décède le 24 décembre 1773, quelques jours après les trois ans du petit Ludwig. Bien que celui-ci n'ait que trois ans à la mort de son aïeul, Louis demeure pour lui un modèle de réussite artistique et un objet de fierté. Les souvenirs vifs que Beethoven conservera de son grand-père auraient été impossibles s'il était né en 1772 comme il le prétendra longtemps. Selon les témoignages, le jeune Beethoven parlait volontiers de son grand-père à ses amis d'enfance, et sa mère évoquait fréquemment cette figure paternelle prestigieuse.
Johann van Beethoven naît à Bonn le 14 novembre 1740. Il est le dernier des trois enfants de Louis van Beethoven. À douze ans, il débute comme soprano à la chapelle électorale tandis que son père lui enseigne le clavier et le chant. Il suit les pas de son père et devient musicien professionnel. En 1756, il est ténor dans le chœur électoral. Musicien de capacités limitées, il est néanmoins, à ses débuts selon certains témoins, un professeur apprécié de ses élèves dont il reçoit de nombreuses gratifications. D'après Gottfried Fischer, « il s'acquittait ponctuellement de ses obligations, il donnait des leçons de piano et de chant aux fils et aux filles des ambassadeurs de France, d'Angleterre et de l'Empire en poste ici et aux gentilshommes et aux demoiselles de l'aristocratie locale ainsi qu'aux bourgeois aisés ; il avait plus souvent à faire qu'il ne le pouvait. »
Johann semble avoir souffert du poids de l'autorité paternelle. Louis, personnage d'une grande vitalité et au tempérament parfois violent, aurait traité son fils avec un certain mépris. Les Fischer rapportent qu'il l'interpellait régulièrement par une formule humiliante faisant référence à ses habitudes de boire et de vagabonder lorsque son père s'absentait. Sa personnalité complexée et ses difficultés professionnelles l'amènent progressivement à se réfugier dans l'alcool, problème qui s'aggravera avec les années.
Maria Magdalena naît le 19 décembre 1746 à Ehrenbreitstein, à environ quatre-vingt-dix kilomètres au sud de Bonn. Son père Heinrich Keverich est chef cuisinier du palais de l'Électeur de Trèves (château de Philippsburg) tandis que sa mère travaille comme femme de chambre au palais d'Ehrenbreitstein. Issue d'une famille de la petite bourgeoisie (ses ancêtres incluent des conseillers et des sénateurs), elle fait à seize ans un mariage avantageux. Le 30 janvier 1763, elle se marie avec Johann Leym, valet de chambre au service de l'Électeur. De ce mariage naît un fils qui ne survivra pas. Johann décède seulement deux ans plus tard, laissant Maria veuve à dix-huit ans.
Elle décide de suivre à Bonn son cousin violoniste Johann Konrad Rovantini qui a trouvé un poste de musicien à l'orchestre de la cour en 1764. C'est probablement par son intermédiaire qu'elle rencontre Johann van Beethoven. Durant l'une de ses tournées dans les villes voisines telles que Cologne et Coblence, Johann, alors dans la vingtaine, cherchait une épouse. Il avait même fait le vœu avec le boulanger Theodor Fischer de « mettre les voiles sur la mer de l'amour » pour voir qui atteindrait le port en premier. Johann était un homme passablement séduisant, aux traits marqués et aux larges épaules, sociable et plein de Lebenslust à la manière rhénane, disposant d'un répertoire de chansons qu'il interprétait au clavier, au violon et à la cithare. Maria était mince, blonde et jolie, bien que son visage fût sérieux et ne fit que s'assombrir avec les années.
Johann van Beethoven et Maria Magdalena Keverich se marient le 12 novembre 1767, malgré l'opposition de leurs familles respectives. Cette opposition familiale affecte probablement le jeune couple qui rencontre par la suite des difficultés conjugales. Peu après leurs noces, ils emménagent au 515 Bonngasse dans une modeste habitation louée au boulanger Fischer, comprenant deux pièces au rez-de-chaussée, une grande pièce à l'étage et un grenier servant de chambre à coucher.
Le couple a un premier fils, Ludwig Maria van Beethoven, baptisé le 2 avril 1769, qui décède le 6 avril suivant. Ludwig, leur second enfant né en décembre 1770, tient son prénom de son grand-père paternel Louis van Beethoven, musicien flamand également son parrain. Sa marraine est Gertrudis Baum (appelée « dicta Baums » dans l'acte de baptême), une voisine. Suivront Kaspar Anton Karl, baptisé le 8 avril 1774, et Nikolaus Johann, né en octobre 1776. Trois autres enfants naîtront par la suite mais n'atteindront pas l'âge adulte : Anna Maria Francisca (23 février - 27 février 1779), Franz Georg (17 janvier 1781 - 16 août 1783) et Maria Margaretha Josepha (5 mai 1786 - 26 novembre 1787).
Cette succession de naissances et de deuils marque profondément la vie familiale. Cäcilie Fischer rapporte les paroles de Maria Magdalena après la naissance d'un enfant mort-né : « Il est né tout à fait à la vie, mais la mort l'a repris. » Puis, selon le manuscrit Fischer, Maria aurait ajouté avec résignation : « Qu'ai-je donc fait au Bon Dieu pour être aussi cruellement frappée ? Si j'avais été une veuve heureuse, libre de choisir, je n'aurais jamais accepté de me remarier. » Ces années difficiles n'empêchent pas Maria de rester une mère tendre et consolatrice pour le jeune Ludwig, décrite comme douce et patiente malgré un tempérament dépressif et une certaine distance émotionnelle.
Les premières années et l'éducation musicale
Ludwig commence son éducation musicale vers l'âge de cinq ans sous la direction de son père. Johann, déterminé à faire de son aîné un enfant prodige à l'égal de Mozart, impose une discipline stricte. Les témoignages des voisins, notamment le manuscrit Fischer, décrivent une éducation marquée par une grande sévérité : Johann aurait contraint son fils à travailler au clavier à des heures tardives, parfois jusque tard dans la nuit après avoir lui-même passé la soirée dans les tavernes, l'aurait corrigé durement et enfermé dans la cave pour des fautes mineures. Ces pratiques, si elles furent réelles, s'inscrivaient néanmoins dans les méthodes pédagogiques courantes de l'époque, souvent brutales selon les standards contemporains.
Gottfried Fischer relate que Beethoven extemporisait parfois durant ses exercices au violon. Lorsque son père le réprimandait lors d'une occasion, l'enfant répondit : « Mais n'est-ce pas beau ? » Johann répliqua que son fils n'était pas encore prêt pour ce genre de chose. Ces anecdotes suggèrent que le jeune Ludwig manifestait déjà une créativité débordante que son père cherchait à canaliser.
Le 26 mars 1778, Ludwig se produit dans l'un de ses premiers concerts publics à Cologne. L'affiche le présente comme âgé de six ans, alors qu'il en a sept, tentative manifeste de le faire passer pour un prodige encore plus précoce que Mozart, qui avait donné son premier concert public à l'âge de six ans. Ce concert reste sans suite immédiate et Johann reporte ses projets d'exhibitions publiques.
La fiabilité de ces témoignages tardifs, rédigés bien après la mort du compositeur au moment où sa renommée est à son apogée, mérite d'être questionnée. Si la plupart concordent sur l'autoritarisme paternel, l'ampleur de la brutalité a pu être exagérée avec le temps. Beethoven semble d'ailleurs avoir conservé quelques signes de reconnaissance envers son premier maître, notamment une copie manuscrite effectuée par Johann d'une partition de Carl Philipp Emanuel Bach, sur laquelle le jeune Ludwig nota soigneusement : « écrit par mon cher père ». Plus tard, malgré les torts qu'il avait subis, Beethoven parlera peu de son père et avec réticence, tout en ne tolérant aucune critique sévère de la part de tiers. Un témoignage rapporte qu'il aurait pardonné immédiatement à son père s'il l'avait vu dans le malheur.
Vers 1779, le père juge que le temps est venu de confier l'instruction de Ludwig à d'autres maîtres, ayant atteint les limites de ses propres capacités pédagogiques. Plusieurs nouveaux professeurs sont trouvés. Les leçons de violon (et probablement d'alto) sont confiées à Franz Rovantini, son cousin issu de germain qui avait succédé à son propre père comme violoniste à l'orchestre de la cour. Beethoven commence également l'apprentissage de l'orgue avec le frère franciscain Willibald Koch, et remplace bientôt ce dernier et l'organiste à l'église des Minorites. L'instruction de la basse continue (premiers pas vers la composition) et du clavier est confiée au vieil organiste de la cour Gilles van den Eeden (environ 1710-1782), ancien collègue du grand-père.
Johann conclut rapidement que van den Eeden n'est pas la personne appropriée pour cette tâche, et se tourne vers Tobias Friedrich Pfeiffer. Ce dernier, jeune homme d'environ vingt-huit ans arrivé à Bonn à l'été 1779, est hautboïste, chanteur et pianiste, jouant occasionnellement aussi de la flûte et composant peut-être. Personnage très coloré mais quelque peu instable, il partage selon Wegeler le même penchant pour l'alcool que Johann. Ensemble, ils finissent leurs soirées dans les tavernes puis réveillent l'enfant pour prendre ses leçons au milieu de la nuit. Beethoven fait néanmoins de bons progrès avec lui, mais Pfeiffer quitte Bonn au bout d'environ un an.
Ludwig fréquente également l'école élémentaire publique du Tirocinium, conforme aux normes administratives établies par la réforme scolaire de Joseph II en 1777-1778. Il y reçoit une éducation de base traditionnelle : lecture, écriture, calcul et rudiments de latin. On ne sait pas exactement quand Beethoven commença l'école, mais il y assista probablement cinq ans au maximum. Il prépare même un temps l'entrée au lycée, mais son père, déterminé à faire de son aîné un musicien professionnel, oriente définitivement sa formation vers la musique. Par la suite, quelqu'un nommé Zambona lui donna des cours particuliers de latin, logique, français et italien. À l'âge adulte, son français restera approximatif, son italien convenable selon certains témoignages.
Cette première décennie reste marquante pour Beethoven qui, plus tard, n'évoquera que rarement cette période difficile. Les témoignages dépeignent un enfant qui s'isole progressivement, fuyant un environnement familial conflictuel pour s'évader dans la nature. Préférant la solitude aux jeux d'enfants, il évite un temps les relations sociales. Ses camarades remarquent sa tenue négligée et son apparence peu soignée. Beethoven semble s'immerger entièrement dans la musique, travaillant son piano jusqu'à tard dans la nuit et développant ses talents d'improvisation.
En octobre 1779, un musicien bien plus compétent s'établit à Bonn : Christian Gottlob Neefe (1748-1798). Né le 5 février 1748 à Chemnitz en Saxe, il reçoit ses premières leçons de musique de l'organiste de la ville. À douze ans, il livre ses premiers essais en composition sous la supervision du chantre Christian Gotthilf Tag. Devenu adulte, il se destine d'abord à l'étude et la pratique du droit. Sous la pression d'un père qui veut en faire un juriste à son image, il s'inscrit à l'université de Leipzig en 1769, ce qui le conduit à plusieurs épisodes dépressifs. Parallèlement, il suit des cours de musique avec Johann Adam Hiller. Ses succès de musicien et sa collaboration avec Hiller lui font abandonner sa carrière juridique en 1771 pour se tourner définitivement vers la musique.
Neefe arrive à Bonn comme directeur musical d'une troupe de théâtre en octobre 1779. Dans sa première saison (1778-1779), cette compagnie créée l'année précédente sous le patronage de l'Électeur avait produit peu de choses d'intérêt musical, mais sous Neefe l'aspect musical se développe rapidement. Les représentations de 1779-1780 incluent des opéras et genres apparentés de Monsigny, Hiller, Benda, et Neefe lui-même ; la saison suivante ajoute des œuvres de Grétry, Paisiello et d'autres, et en 1782-1783 les programmes incluent Die Entführung aus dem Serail de Mozart, récemment composé. Beethoven a certainement entendu beaucoup de ces représentations et y a probablement participé au violon ou à l'alto.
En 1781, Neefe postule pour succéder au vieil van den Eeden comme organiste de la cour, fonction qu'il obtient à la mort de ce dernier en juin 1782, tout en conservant son poste au théâtre. Le moment précis où il prend en charge l'instruction de Beethoven en piano, basse continue et composition n'est pas connu avec certitude, mais il est très probable que les leçons commencent immédiatement après le départ de Pfeiffer en 1780.
Neefe, compositeur établi écrivant principalement des œuvres pour la scène, des lieder et de la musique pour clavier, est en mesure de faire progresser l'éducation musicale de Beethoven dans une mesure bien supérieure à tout autre membre de la cour électorale, et Beethoven lui sera éternellement reconnaissant. L'enseignement le plus significatif de Neefe concerne le Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach. Neefe vient de Leipzig, où la musique de Bach reste vivante des décennies après sa mort, et les études au clavier de son élève se concentrent sur le Clavier bien tempéré, ouvrage alors davantage connu de quelques connaisseurs que partie active du répertoire. Neefe comprend sa qualité synoptique, son incomparable panorama de la profondeur et de l'étendue de ce que la musique peut faire tant sur le plan technique qu'expressif. Beethoven est peut-être le premier musicien en dehors de la famille Bach à grandir en jouant cette œuvre, imprimant cette musique dans ses doigts, son cœur et sa conception même de la musique. C'est peut-être ici qu'il commence à apprendre ce que Bach appelait « l'invention », dans laquelle l'ensemble d'une pièce élabore une seule idée. Enseigner le Clavier bien tempéré au garçon dès l'âge de dix ou onze ans est peut-être la chose la plus importante que Neefe ait faite pour lui.
Ludwig travaille également les œuvres de Carl Philipp Emanuel Bach, dont le traité Essai sur la véritable manière de jouer des instruments à clavier (1753) constitue une référence majeure du XVIIIe siècle, ainsi que le contrepoint avec le Gradus ad Parnassum de Johann Joseph Fux.
Lors de l'absence prolongée de Neefe avec la troupe de théâtre en 1782, alors que l'Électeur Maximilian Friedrich est absent, ce dernier est suffisamment confiant dans les capacités de Beethoven pour lui laisser assurer les fonctions d'organiste de la cour jusqu'à son retour. Les fonctions sont relativement légères, mais c'est néanmoins une grande responsabilité pour un garçon si jeune.
Premières compositions et reconnaissance publique
En mars 1783, la firme Goetz à Mannheim publie un ouvrage dont la page de titre élégamment gravée déclare : « Variations pour le clavecin Sur une Marche de Mr. Dresler, Composeés et dediées à Son Excellence Madame la Comtesse de Wolfmetternich nèe Baronne d'Asseourg, par un jeune Amateur Louis van Betthoven, agè de dix ans » (WoO 63). La publication est l'œuvre de Neefe, qui l'annonce lui-même dans un article du Magazin der Musik de Cramer à Hambourg. Le maître y publie un éloge remarqué de son protégé :
Louis van Betthoven, fils du chanteur ténor mentionné, un garçon de onze ans au talent des plus prometteurs. Il joue du clavier avec beaucoup d'habileté et de puissance, lit très bien à vue, et, pour dire la vérité, joue en grande partie le Clavecin bien tempéré de Sebastian Bach, que Herr Neefe lui a mis entre les mains. Celui qui connaît ce recueil de préludes et fugues dans toutes les tonalités — qu'on pourrait presque appeler le non plus ultra de notre art — saura ce que cela signifie. Dans la mesure où ses fonctions le permettaient, Herr Neefe lui a également donné des leçons de basse continue. Il le forme maintenant à la composition et, pour l'encourager, a fait graver à Mannheim neuf variations pour le pianoforte. Ce jeune génie deviendrait sûrement un second Wolfgang Amadeus Mozart s'il continue comme il a commencé.
Le titre de l'ouvrage indique que le compositeur a dix ans ; il en a en fait douze lorsque les variations sont publiées. Aidé par son père, sa confusion sur son âge s'est installée. Beethoven insistera obstinément qu'il est né en 1772, même lorsqu'on lui présentera son certificat de baptême montrant un baptême le 17 décembre 1770. Lorsqu'il reçoit le certificat en 1810, il écrit au dos : « Le certificat de baptême semble être incorrect, car il y avait un Ludwig né avant moi. » Ce Ludwig antérieur, baptisé le 2 avril 1769, ne vécut que six jours. La correction établie par Wegeler fixe la date aujourd'hui acceptée de 1770, notant que les souvenirs vifs de Beethoven de son grand-père seraient impossibles s'il était né en 1772, puisque le grand-père Louis mourut le 24 décembre 1773.
Les compositeurs enfants montrent souvent un degré assez élevé d'originalité, et Beethoven ne fait pas exception, car plusieurs signes de caractéristiques véritablement beethovéniennes sont évidents dans cette œuvre. D'abord, le niveau technique élevé exigé. Bien que l'œuvre soit techniquement facile comparée à certaines de ses musiques pour piano ultérieures, elle est plus difficile que la plupart des musiques pour piano des années 1780, avec une figuration en double-croches ou triple-croches souvent maladroite et prédominante. La maladresse elle-même est frappante : des figures banales sont utilisées avec de légères déviations qui empêchent les figures de tomber naturellement sous les doigts, mais ces déviations sont d'origine musicale et ne sont pas présentes à des fins d'exhibition.
Trois sonatines dédiées à l'Électeur (WoO 47) sont également composées durant cette période. Selon Anton Schindler, l'un des premiers biographes du compositeur, Neefe se montre d'abord sévère envers les premiers essais de composition du jeune Ludwig, alors âgé de douze ans. Pourtant, le maître sait encourager son élève et guide ses premiers pas vers la publication.
Au service de la cour
Le 3 mars 1784, alors que glaces et eaux envahissent encore les rues suite à une inondation catastrophique (la pire que Bonn ait connue depuis 1374), l'Électeur Maximilian Friedrich meurt. Comme d'usage lors du décès d'un Électeur, la troupe de théâtre, les musiciens et autres artistes sont congédiés avec un mois de salaire. Le directeur du Théâtre National Grossmann quitte Bonn pour ne jamais revenir, et la plupart de ses acteurs se dispersent. Christian Neefe perd sa position de directeur musical du théâtre et n'a plus d'autre occupation que de jouer de l'orgue à la chapelle.
Une fois coadjuteur, désormais Électeur, Maximilian Franz arrive à Bonn tard dans la nuit du 27 avril 1784, sans fanfare mais, déclare-t-il, « avec les sentiments de joie les plus vifs ». Dernier fils de l'Impératrice Marie-Thérèse d'Autriche et frère de l'Empereur Joseph II, il ressemble à un jeune scientifique ambitieux prenant en charge un splendide laboratoire. Son accession au trône marque l'apogée de l'âge d'or de Bonn.
Maximilian Franz offre une apparence peu conforme au rôle d'un penseur ou d'un dirigeant dynamique. Il adore la musique et la danse, mais son enthousiasme principal est la table : l'un des mangeurs héroïques de son temps, Max Franz aurait pesé jusqu'à plus de deux cent vingt kilos. La vue de l'Électeur mettant son prodigieux poids en mouvement sur la piste de danse lui vaut le surnom de L'abbé sacrebleu. Aux manières généralement joviales et conciliantes bien qu'étrangement affectées, Max Franz donne des audiences en uniforme noir usé et parcourt les rues de sa capitale aux premières heures du matin enveloppé d'un pardessus sale. Par ces aspects et d'autres du style et de la substance, il fait écho à son frère l'Empereur Joseph II à Vienne. Grandissant à Vienne sous le règne de sa formidable mère, l'Impératrice Marie-Thérèse, Franz adopte les idéaux élevés de l'Aufklärung de Joseph. Il a fréquenté Mozart et lui avait même proposé de travailler pour lui une fois établi à Bonn. Mozart écrivit cependant à son père en 1781 : « La stupidité sort de ses yeux. Il parle et pontifie sans cesse, toujours en fausset. »
Derrière cette façade extravagante de l'Électeur se cachent néanmoins des convictions qui portent vitalement sur Bonn et sa vie pratique, philosophique et artistique. Il écrit : « Gouverner un pays et un peuple est un devoir, un service à l'État. Je dois tout faire dépendre de rendre mon peuple heureux. » S'il est excessif à table, il est généralement frugal en matière de dépenses et de cérémonies. Les projets de construction extravagants avec lesquels l'Électeur Clemens August avait autrefois presque ruiné l'État sont un anathème pour Max Franz. Généreux, ouvert d'esprit, parfois absurde, l'Électeur reste néanmoins ferme et mordant dans ses opinions.
Max Franz, favorable aux idées progressistes, encourage le développement culturel et intellectuel de sa résidence. Il fonde l'Université de Bonn en 1786, établissement imprégné des principes de l'Aufklärung. La philosophie d'Immanuel Kant devient un pilier de l'université. Parmi les premiers étudiants figure Bartholomäus Fischenich, futur professeur de droit naturel et des droits de l'homme, qui se lie d'amitié avec Friedrich Schiller autour de leur ferveur mutuelle pour Kant.
En juin 1784, un fonctionnaire de la cour rédige pour le nouvel Électeur Maximilian Franz un « Mémoire respectueux concernant la Musique de la Cour Électorale ». Son résumé des membres de la Kapelle comprend ces éléments :
« N°8. Johann Betthoven a une voix qui se perd tout à fait, est depuis longtemps en service, très pauvre, d'une conduite passable et marié.
N°14. Ludwig Betthoven, un fils de Betthoven sub n°8, n'a aucun traitement, mais a servi deux ans et a tenu l'orgue pendant l'absence du Kapellmeister Luchesi. Il est de bonne capacité, encore jeune, de bonne et discrète conduite, et pauvre. »
Beethoven est officiellement engagé en 1784 comme organiste suppléant de la cour, conjointement à Neefe, avec des appointements de 150 florins qu'il avait lui-même demandés à l'Électeur. Devenu musicien professionnel comme son père et son grand-père avant lui, Beethoven peut désormais contribuer financièrement aux besoins familiaux. Ludwig est apprécié de Maximilian Franz qui, mélomane éclairé, soutient activement les arts. L'Électeur fait du théâtre et de la musique des priorités, bien que dans des limites financières raisonnables.
Durant cette période, Neefe continue de guider le jeune musicien et l'aide à publier ses premières œuvres. À Bonn, Beethoven commence à attiser la curiosité d'un large public grâce à ses talents de pianiste. Il donne de nombreux concerts privés dans l'aristocratie et bénéficie probablement de généreuses gratifications. Son talent est désormais reconnu.
En 1789, Beethoven intègre l'orchestre de la cour et de la chapelle pour deux ans, tenant la partie d'alto aux côtés de musiciens confirmés comme Franz Anton Ries (né le 10 novembre 1755 à Bonn, fils de Johann Ries, trompettiste à la cour, devenu à onze ans violon solo de l'orchestre) au violon, Bernhard Romberg au violoncelle, Nikolaus Simrock au cor et Anton Reicha à la flûte. Grâce à un répertoire lyrique éclectique comprenant notamment des œuvres de Mozart (L'Enlèvement au sérail, Les Noces de Figaro, Don Giovanni), cette expérience constitue une formation musicale décisive.
L'orchestre effectue également un voyage mémorable. En 1791 ou début 1792, la Kapelle entreprend un déplacement à Mergentheim, siège de l'ordre teutonique dont Maximilian Franz était grand maître. Ce voyage offre à Beethoven l'occasion de rencontrer d'autres musiciens et d'élargir ses horizons.
La famille von Breuning et le cercle des amis
Avec l'épanouissement de ses dons, Beethoven sort progressivement de son isolement. En 1782, il fait la rencontre de Franz Gerhard Wegeler, de cinq ans son aîné. Né le 22 août 1765 à Bonn, Wegeler est un étudiant brillant et futur médecin. Il rencontre Beethoven vers 1782 et devient un soutien précieux. Wegeler, dont la carrière comprendra des postes de professeur d'obstétrique et de recteur de l'Université électorale, puis de conseiller médical prussien à Coblence, est un pionnier de la vaccination contre la variole et réforme la formation des sages-femmes. Ce profil scientifique est crucial : Wegeler écrit avec la précision du diagnosticien.
Par l'intermédiaire de Wegeler, Ludwig découvre la famille von Breuning vers 1784. Eleonore von Breuning, née le 23 avril 1771, appartient à une famille de la petite noblesse rhénane. Son père, Emanuel Joseph von Breuning, conseiller aulique, meurt en 1777 dans l'incendie du château de Bonn, laissant sa veuve Helene avec quatre enfants : Christoph, Eleonore, Stephan (né le 17 août 1774) et Lorenz (Lenz). Malgré cette tragédie, Madame von Breuning maintient un foyer cultivé et accueillant, ouvert aux arts et à la musique.
Le compositeur, alors âgé de quatorze ans, donne des leçons de piano à Eleonore et à son jeune frère Lenz. Beethoven et Stephan prennent ensemble des leçons de violon auprès de Franz Ries. La maison Breuning devient rapidement un second foyer pour Beethoven qui y trouve une atmosphère chaleureuse et raffinée qu'il ne connaît pas dans sa propre famille. Madame von Breuning le traite avec une bonté maternelle, tandis qu'Eleonore noue avec lui une amitié sincère, empreinte peut-être de tendresse.
Pleinement intégré dans le cercle familial et traité comme un enfant de la maison, Beethoven passe de longues heures dans ce foyer cultivé et chaleureux où il s'éveille à la littérature allemande. Les liens créés chez les Breuning contribuent de manière décisive au développement culturel du jeune homme. Selon Wegeler :
« Il régnait dans cette maison, avec toute la vivacité de la jeunesse, un ton de bonne éducation sans raideur. Christoph von Breuning s'essaya de bonne heure à des petites poésies ; Stephan l'imita beaucoup plus tard, mais non sans succès. Les amis de la maison se distinguaient par une conversation qui unissait l'utile à l'agréable. Ajoutons à cela que, dans cet intérieur, il régnait aussi une certaine aisance, surtout avant la guerre ; on comprendra facilement que Beethoven y ait ressenti les premières et joyeuses expansions de la jeunesse. »
Leur relation connaît toutefois des moments difficiles. En 1792, peu avant le départ de Beethoven pour Vienne, une brouille survient entre lui et Eleonore. La réconciliation a lieu durant l'été, comme en témoigne la lettre touchante que le compositeur lui adresse, dans laquelle il exprime ses regrets et sa gratitude pour son amitié. Eleonore épouse le docteur Franz Gerhard Wegeler le 9 mars 1802 à Coblence, où le couple s'installe. Ils auront plusieurs enfants et resteront en correspondance avec Beethoven. Stephan von Breuning deviendra, malgré des brouilles récurrentes (dont la plus longue dure de 1815 à 1825), l'un des amis les plus fidèles de Beethoven jusqu'à sa mort le 4 juin 1827, trois mois après le compositeur.
Parallèlement, Ludwig s'inscrit à l'Université de Bonn fondée en 1786 pour y étudier la littérature allemande, bien qu'il n'y reste probablement pas longtemps compte tenu de ses activités musicales. Beethoven est un lecteur passionné : Plutarque figure parmi ses auteurs favoris, et il s'intéresse également à Kant, Schiller et Goethe. Selon Wegeler,
« Beethoven aimait la littérature classique, et son imagination s'inspirait de la lecture des poètes allemands. Il devait ce goût à la famille Breuning, qui, déjà à Bonn, le poussait vers la culture des lettres. »
L'amitié entre Beethoven et Wegeler ne cessera jamais. C'est à Wegeler, l'une des rares personnes que Beethoven tutoie, qu'il confiera plus tard ses premiers troubles auditifs. Wegeler deviendra, avec Ferdinand Ries (fils de Franz Anton Ries), l'un des premiers biographes du musicien, publiant en 1838 les Biographische Notizen über Ludwig van Beethoven.
Le déclin familial
En 1787, des fonds sont réunis grâce au comte Ferdinand von Waldstein pour permettre à Beethoven de séjourner à Vienne au printemps. Aucun document ne précise l'objet exact de ce voyage, mais il est probable qu'il s'agissait de se perfectionner auprès de Mozart, d'autant que Waldstein avait connu le compositeur à Vienne. Une rencontre entre les deux musiciens demeure une tradition persistante mais non documentée. Selon cette tradition, Mozart aurait entendu Beethoven improviser et aurait déclaré : « Faites attention à lui. Un jour, il donnera au monde de quoi parler. » Le séjour est brutalement interrompu par l'aggravation de l'état de santé de Maria Magdalena, atteinte de tuberculose. Beethoven, âgé de seize ans, est contraint d'écourter son premier séjour à Vienne pour revenir à Bonn.
À peine rentré, Beethoven assiste à la mort de sa mère le 17 juillet 1787. Bouleversé, il confie quelques mois plus tard dans une lettre à Wilhelm von Schaden, avocat à Augsbourg qui lui avait prêté de l'argent lors de son voyage de retour : « C'était pour moi une mère si bonne, si aimable et ma meilleure amie. » Plus tard, il l'évoquera avec tendresse comme « une digne, une excellente femme ».
Depuis le décès de Maria Magdalena, Johann van Beethoven s'enfonce progressivement dans l'alcoolisme. Les ravages de l'alcool usent sa voix et son comportement déplacé est remarqué par les autorités. Il n'est pas rare que Ludwig et ses jeunes frères cherchent leur père qui a trop bu, négociant parfois avec la police son retour à la maison. Un musicien de la cour, B. J. Mäurer, se souvient que Johann « buvait fort et n'était pas du tout capable d'enseigner, et pourtant on ne pouvait rien en dire ».
Le 20 novembre 1789, Johann est mis en retraite anticipée. Il conserve la moitié de son salaire (100 thalers), l'autre moitié étant allouée à Ludwig à sa demande, qui assume désormais la responsabilité de ses frères. Kaspar Anton Karl poursuit des études musicales tandis que Nikolaus Johann est mis en apprentissage chez un apothicaire.
Le décret précise :
Son Altesse Sérénissime Électorale a déféré à la demande du suppliant et a décidé de se passer des services de son père à qui il est ordonné de se rendre dans une petite ville de l'Électorat, et a gracieusement ordonné que ne lui soient versés dorénavant, suivant la demande, que 100 Reichsthalers de son traitement annuel qu'il recevait jusqu'à cette date, ce à compter de l'année nouvelle, et que les autres 100 thalers soient ajoutés au traitement actuel du fils suppliant, en plus des trois mesures de grains annuelles, pour l'entretien de ses frères.
Cet épisode marque profondément Beethoven qui vit difficilement la situation de son père, devenant de fait le chef de famille à dix-neuf ans. Malgré la complexité de leur relation, Ludwig garde quelques souvenirs positifs, comme les promenades sur les bords du Rhin. Johann, sous l'effet de l'alcool, laisse parfois parler son cœur et sa fierté paternelle dissimulée. Gottfried Fischer rapporte ces paroles : « Mon fils Ludwig est maintenant ma seule joie, il progresse tant en musique et en composition qu'il est regardé par tous avec admiration. Mon Ludwig, mon Ludwig, je le prévois, il sera quelqu'un dans ce monde. »
Vers un nouveau départ
Le 20 février 1790, Joseph II, empereur d'Autriche et frère de Maximilian Franz, meurt à Vienne. L'Ordre des Illuminés de Bonn, cercle littéraire auquel appartiennent plusieurs amis de Beethoven dont Wegeler et le professeur Bartholomäus Fischenich, commande au jeune compositeur la mise en musique d'un texte de Severin Anton Averdonk. En trois semaines, la Cantate sur la mort de Joseph II (WoO 87) est achevée, œuvre ambitieuse pour soprano, chœur et orchestre. Les difficultés techniques qu'elle présente semblent avoir empêché sa création à Bonn. Six mois plus tard, une Cantate sur l'avènement de Léopold II (WoO 88) subit le même sort.
Ces œuvres témoignent néanmoins de la maturité compositionnelle croissante du jeune musicien. Lorsque Haydn découvrira ces cantates en 1792, il sera suffisamment impressionné pour accepter de prendre Beethoven comme élève.
À cette période, Beethoven est surtout reconnu pour ses talents de pianiste. Un témoin rapporte :
« J'entendis encore un des plus grands pianistes, le cher bon Bethofen... On peut à mon sens juger avec certitude de la virtuosité de cet homme cher et délicat, d'après la richesse presque inépuisable de ses idées, d'après la façon tout originale de nuancer son jeu, et d'après la perfection avec laquelle il joue. »
En 1790, Joseph Haydn (né le 31 mars 1732, alors au sommet de sa gloire, traverse Bonn en route pour Londres. Il est possible que le jeune Beethoven le rencontre lors d'un dîner organisé par le comte von Waldstein et Ferdinand Ries. Deux ans plus tard, en juillet 1792, Haydn repasse par Bonn sur le chemin du retour de sa deuxième tournée londonienne, lors du petit déjeuner d'adieu des musiciens de la cour donné à Bad Godesberg. Une relation musicale lui montre alors l'une des cantates composées par Beethoven. Haydn, impressionné, accepte immédiatement de prendre Ludwig comme élève et lui propose de le rejoindre à Vienne.
Le comte Waldstein, mécène généreux qui avait déjà financé le voyage à Vienne en 1787, se charge d'en faire part à Maximilian Franz qui, convaincu du bienfait d'un voyage d'études, accorde un congé à Beethoven tout en lui procurant de l'argent pour le voyage. Le musicien conserve sa pension d'organiste, preuve que son départ est conçu comme temporaire.
Cette opportunité apparaît providentielle. Les espoirs d'étudier auprès de Mozart ayant été anéantis par la mort de ce dernier le 5 décembre 1791, l'offre de Haydn représente une compensation du destin. Bonn est consciente du talent exceptionnel du jeune musicien. Ludwig Fischer, récemment arrivé en ville, écrit à Charlotte von Schiller :
Je vous envoie une composition de la Feuerfarbe [l'Ode à la joie de Schiller] et désirerais avoir votre opinion là-dessus. Elle est d'un jeune homme ici, dont les talents musicaux deviendront universellement célèbres... Il veut mettre en musique la Joie de Schiller, et même toutes les strophes. J'en attends quelque chose de parfait ; car pour autant que je le connais, il est tout à fait porté au grand et au sublime.
Cette lettre témoigne de l'intérêt précoce de Beethoven pour l'Ode à la joie de Schiller, composée en 1785, qu'il ne mettra finalement en musique que quarante ans plus tard dans sa Neuvième Symphonie.
Pour ses adieux, ses amis lui offrent un album (Stammbuch) rempli de poèmes et de messages. Le comte von Waldstein y inscrit le 29 octobre 1792 une note prophétique qui restera célèbre :
Cher Beethoven, vous partez ces jours-ci à Vienne, pour exaucer un vœu bien longtemps contrarié. Le génie de Mozart se lamente et pleure encore sur la mort de celui qui l'abritait. Il trouve refuge chez l'inépuisable Haydn, mais c'est un abri temporaire. À travers ce maître, ce qu'il recherche c'est une fois encore de s'incarner en quelqu'un. Grâce à votre zèle qui n'a jamais cessé, recevez des mains de Haydn l'esprit de Mozart.
Le 2 novembre 1792, Ludwig van Beethoven quitte définitivement Bonn. À vingt et un ans (bien qu'il en ait en réalité vingt-deux), il ne sait pas encore qu'il ne reverra jamais sa ville natale. Son père Johann décédera le 18 décembre 1792, quelques semaines après son départ, sans que Ludwig ait pu le revoir. Les deux frères cadres rejoindront Ludwig à Vienne : Kaspar Karl en 1794, Nikolaus Johann en 1795.
Lorsque Beethoven s'installera à Vienne, il ne manquera pas de remercier chaleureusement son maître. En 1793, après avoir quitté Bonn, il écrira à Neefe :
Je vous remercie pour vos conseils ; ils m'ont soutenu bien souvent dans mes progrès en mon art divin. Si je deviens un jour un grand homme, vous y aurez participé ; cela vous réjouira d'autant plus que vous pouvez en être persuadé.
Paroles prophétiques ! Car, malgré toutes les compositions de Neefe, celui-ci est maintenant principalement connu comme le professeur de Beethoven. Plus qu'un maître de musique, Neefe, homme passionné et favorable aux idées des Lumières, sympathisant de la Révolution française et franc-maçon illuminé, a transmis à son élève un idéal artistique hérité de l'Aufklärung. Selon l'historien Maynard Solomon, la philosophie de Neefe était déterminée par la recherche d'une perfection morale et la sublimation des désirs sensuels. Beethoven a trouvé en lui un esprit semblable au sien et un véritable directeur de conscience. L'influence la plus significative et durable de Neefe sur les attitudes compositionnelles de Beethoven est peut-être sa conviction que les idées musicales doivent être liées et fondées sur le cours naturel des sentiments humains.
Le contexte historique et intellectuel
Les années de formation de Beethoven à Bonn s'inscrivent dans un contexte historique et intellectuel déterminant. La cour de Maximilian Franz, influencée par les réformes de Joseph II, incarne l'esprit des Lumières dans les territoires germaniques. Le Prince-Électeur, favorable aux idées progressistes, encourage le développement culturel et intellectuel de sa résidence.
La Révolution française de 1789 marque profondément la jeunesse de Beethoven et celle de sa génération. Les idées de liberté, d'égalité et de fraternité trouvent un écho dans les cercles intellectuels de Bonn que fréquente le jeune musicien, notamment l'Ordre des Illuminés auquel appartiennent plusieurs de ses amis. Cette imprégnation des idéaux révolutionnaires influencera durablement sa conception de l'art et son rapport au pouvoir.
L'Aufklärung allemand, dont Neefe est un représentant convaincu, transmet à Beethoven une vision de l'artiste comme porteur de valeurs morales et spirituelles, appelé à élever l'humanité par son art. Cette conception, qui rompt avec le statut traditionnel du musicien comme simple serviteur, façonnera l'identité artistique de Beethoven et son comportement à Vienne, où il s'imposera comme l'un des premiers compositeurs véritablement indépendants.
Bonn, sous le règne de Maximilian Franz, connaît ce que Lewis Lockwood appelle son « âge d'or ». La ville, décrite par un contemporain comme « la cité ecclésiastique la plus éclairée d'Allemagne » dès les années 1770, devient un foyer de la pensée progressiste. Même le clergé rhénan adhère aux principes de l'Aufklärung. Un journal catholique libéral de Bonn fustige les « manières grossières et incultes et la grande stupidité » des moines de Cologne, plus conservatrice.
Les vingt-deux années passées à Bonn constituent ainsi le socle sur lequel s'édifiera l'œuvre future du compositeur, mêlant formation musicale rigoureuse, ouverture intellectuelle et engagement moral. Si Beethoven avait grandi à Cologne ou dans une autre ville que Bonn à la fin du XVIIIe siècle, il aurait peut-être été grand dans son art, mais il aurait été un artiste différent et probablement moindre — pas le demi-dieu destiné à enjamber le XIXe siècle qui exigeait des demi-dieux chevauchant l'époque.