Chapitre III

Nouvelles voies et crises (1802-1815)

La crise de Heiligenstadt

Vers 1802, Beethoven est désormais bien établi à Vienne. Son succès l'étonne lui-même, confiant à Nikolaus Zmeskall : « Parfois je pense devenir fou devant ma gloire imméritée, la chance me poursuit et j'ai déjà peur pour cette raison d'un nouveau malheur. » Le compositeur ressent-il à ce moment les premiers troubles auditifs qui ne feront qu'empirer ? Car alors que sur le plan professionnel tout lui sourit, l'improbable se produit : l'audition du musicien commence à faiblir.

La chronologie exacte de l'apparition de cette surdité reste incertaine. Beethoven lui-même offre des indications contradictoires : dans le Testament de Heiligenstadt d'octobre 1802, il évoque une affliction qui dure « depuis six ans », ce qui situerait le début vers 1796. Pourtant, dans sa lettre à Franz Wegeler de juin 1801, il mentionne « ces trois dernières années », renvoyant plutôt à 1798. Cette discordance s'explique probablement par une progression graduelle : des bourdonnements et acouphènes initiaux dès 1796, puis une aggravation perceptible à partir de 1798. Dans une confidence tardive au pianiste anglais Charles Neate en 1815, Beethoven data le commencement de sa surdité d'une violente dispute avec un chanteur survenue en 1798.

Dès 1801, Beethoven confie à Franz Gerhard Wegeler puis à Karl Amenda les premiers symptômes de sa surdité. Le 29 juin 1801, il écrit à Wegeler : « Ce démon malveillant, ma mauvaise santé, m'a constamment barré la route ; mon ouïe s'est graduellement affaiblie depuis trois ans. L'origine du problème, à ce qu'il paraît, c'est l'état de mon abdomen, qui comme tu le sais a toujours été catastrophique, même avant mon départ de Bonn, et n'a fait qu'empirer depuis que je suis à Vienne. » Dans une seconde lettre datée du 16 novembre 1801, il livre à Wegeler une description plus précise de ses symptômes : 

Pour te donner une idée de cette étrange forme de surdité, je te dirai qu'au théâtre je dois me tenir tout près de l'orchestre pour comprendre ce que dit l'acteur. Les sons des instruments, des voix, dès que je suis un peu éloigné, je ne les entends plus. En parlant, chose étonnante, il y a des gens qui ne s'en aperçoivent pas, comme la plupart du temps j'étais distrait, on me tient pour tel. Parfois aussi, quand celui qui parle s'exprime à voix basse, j'entends bien les sons mais non les paroles, et pourtant je ne peux supporter qu'une personne crie. 

Pendant quelque temps, les symptômes semblent diminuer et l'anxiété de Beethoven avec. Mais la perspective de perdre ce sens si précieux nourrit ses inquiétudes ; désemparé, il supplie ses correspondants de garder secrète la confidence : « Je t'en prie, ne parle à personne de mon état, même pas à Lorchen, c'est un secret que je te confie. » Cette découverte est dramatique pour Beethoven ; elle le serait d'ailleurs pour n'importe quel musicien. Dans cette même lettre de novembre 1801, il confie : 

J'ose dire que je passe ma vie bien misérablement. Depuis deux ans j'évite presque toutes les sociétés, parce qu'il est impossible de dire aux gens : je suis sourd. Si mon art n'était pas la musique, cela irait encore ; mais, dans mon art, c'est un supplice atroce. Que diraient mes ennemis dont le nombre n'est pas petit ! 

Dissimulant comme il peut cet handicap dont il a vraisemblablement honte, Beethoven fuit progressivement la conversation et s'attire la réputation d'un être asociable. Les médecins s'efforcent de lui trouver des traitements. Le docteur Vering lui prescrit des applications d'écorce d'amandier sur les bras, provoquant des cloques. Le docteur Johann Adam Schmidt devient ensuite son médecin principal et lui suggère un séjour à la campagne. Beethoven s'enquiert également du galvanisme auprès de Wegeler : « J'entends des merveilles du galvanisme ; qu'en dites-vous ? Un médecin m'a parlé d'un enfant sourd-muet dont l'ouïe fut restaurée par ce moyen. » Il essaie également l'huile d'amande et les bains froids, sans résultat probant. Un bourdonnement persistant et des acouphènes hantent ses jours et nuits.

En 1802, sur recommandation du docteur Schmidt, Beethoven prend la route de Heiligenstadt, village au nord de la capitale. À l'instar de nombreux Viennois qui passent traditionnellement leur été aux environs de Vienne, il espère y trouver le calme nécessaire à sa convalescence. Il séjourne dans ce village situé à environ une heure de Vienne d'avril à octobre 1802, soit environ six mois. Le choix de cette localité répondait à un triple objectif : cure dans les eaux minérales du lieu, repos dans un environnement champêtre propice aux promenades, et éloignement du tumulte viennois susceptible d'aggraver son état. La maison qu'il occupe, située Probusgasse 6, est aujourd'hui un musée.

Durant son séjour à Heiligenstadt, fortement abattu par son ouïe défaillante et très certainement par ses échecs amoureux, il songe au suicide. Un document poignant connu sous le nom de Testament d'Heiligenstadt, daté du 6 octobre 1802 et découvert après sa mort, détaille l'état de détresse dans lequel le musicien se trouve. Le document fut rédigé en deux temps : le texte principal le 6 octobre, un post-scriptum ajouté le 10 octobre. Adressé à ses frères « Carl et [Johann] Beethoven », il présente la singularité que le nom de Johann est laissé en blanc tout au long du texte. Les interprétations de cette omission divergent : conflit avec le frère portant le même prénom que leur père alcoolique, incertitude sur le prénom légal (Nikolaus Johann), ou transfert de sentiments ambivalents liés à la figure paternelle.

S'agit-il réellement d'un testament, une lettre qu'on laisse avant un suicide, un appel au secours ? Ce document imprégné de références littéraires s'apparente parfois à un discours mis en scène que Beethoven souhaite adresser à la postérité. Le Testament s'ouvre par ces mots : « Ô vous, hommes qui me tenez pour haineux, obstiné ou misanthrope, combien vous me faites injustice ; vous ne connaissez pas la cause secrète de ce qui vous paraît ainsi. Dès mon enfance, mon cœur et mon esprit étaient enclins au tendre sentiment de la bienveillance, j'ai toujours été disposé à accomplir de grandes choses. Mais songez seulement que depuis six ans je suis atteint d'un mal incurable, aggravé par des médecins incompétents, trompé d'année en année par l'espoir d'une amélioration, finalement contraint d'envisager une infirmité durable (dont la guérison pourra prendre des années ou même être impossible). »

Beethoven y décrit l'humiliation de sa condition : « Quelle humiliation quand quelqu'un près de moi entendait au loin une flûte et que je n'entendais rien, ou quand quelqu'un entendait chanter un berger et que je n'entendais rien. De telles expériences m'ont presque conduit au désespoir ; il s'en est fallu de peu que je ne mette moi-même fin à mes jours – seul l'art m'a retenu. Il me semblait impossible de quitter ce monde avant d'avoir produit tout ce dont je me sentais capable. » Le document se clôt par une prière pour « un jour de pure joie », que Beethoven craint de ne jamais retrouver. Dans le post-scriptum du 10 octobre, il écrit : « Ainsi je prends congé de toi – et bien tristement. »

Plusieurs hypothèses ont été proposées pour comprendre l'intention véritable de ce texte énigmatique. La surdité qui s'installe est au cœur du conflit. Selon Maynard Solomon : « Le ton ému du testament, la confession la plus impressionnante de la vie de Beethoven, est étrangement disparate ; il fait alterner les expressions touchantes du désespoir devant les progrès de la surdité et les formulations guindées, voire littéraires soulignant sa confiance dans la vertu. Il a probablement écrit ce testament alors que les passions qui en étaient à l'origine avaient commencé à s'apaiser. Cependant, en dépit des retouches auxquelles il s'est apparemment livré, ses passions sous-jacentes demeurent perceptibles. » Solomon propose une lecture psychanalytique du Testament comme processus de mort symbolique et de renaissance : dans sa lutte pour accepter cette malédiction que le Destin lui infligeait, Beethoven mit en scène sa propre mort afin de revivre sous une apparence nouvelle et héroïque, transformant la défaite en victoire.

Lewis Lockwood adopte une approche plus prudente, évitant les explications circonstancielles oiseuses des biographes contemporains. Il insiste sur le sens profond de la stature et de la mission de compositeur qui permit à Beethoven de surmonter la crise. Jan Swafford suit une lecture téléologique traditionnelle, voyant dans Heiligenstadt le tournant qui lance le « nouveau chemin » et le style héroïque. Le consensus actuel reconnaît dans le Testament l'expression d'une crise psychologique authentique – et non un simple exercice littéraire – tout en soulignant que cette crise catalysa plutôt qu'elle n'entrava le développement créateur de Beethoven.

Destiné à ses frères, il est certain qu'ils ne l'ont jamais eu sous les yeux du vivant de leur aîné. Le document fut découvert en mars 1827, peu après la mort de Beethoven, par Anton Schindler et Stephan von Breuning, dans un compartiment secret de son secrétaire. Publié en octobre 1827, l'original est aujourd'hui conservé à la Staats- und Universitätsbibliothek de Hambourg, où il fut déposé en 1888 par la cantatrice Jenny Lind et son époux Otto Goldschmidt.

Après plusieurs jours de désespoir, en proie au doute et à la mélancolie, l'état de santé du compositeur finit par s'améliorer. Son travail l'aide très certainement à surmonter ses tourments. Durant ce séjour, Beethoven achève plusieurs œuvres majeures : la Symphonie n° 2 en ré majeur op. 36, les Variations pour piano op. 34 et op. 35 (dites « Prométhée »), ainsi que les Sonates op. 31 n° 1 et n° 2 (« La Tempête »). Beethoven parvient à mettre un point final à sa Symphonie n° 2 qui ne laisse rien transparaître de la crise qui vient d'avoir lieu. Brillante, positive et enjouée, elle contraste avec le climat du testament qui paraît bien loin. Lewis Lockwood observe que cette symphonie constitue un écart décisif par rapport à la tradition et bondit au-delà des tendances modestement progressistes de la Première. L'état d'esprit positif du musicien s'accorde avec un changement esthétique notable inauguré par les sonates op. 31 et la Symphonie n° 3 alors en gestation. Les mots adressés un an auparavant à Wegeler vont prendre désormais tout leur sens : « Je veux saisir le destin à la gorge ; il ne me réduira certainement pas tout à fait. »

L'héroïsme

Fin octobre, début novembre 1802, Beethoven est de retour à Vienne. Remis de son épreuve, son humeur s'améliore nettement. Débordant d'énergie, il met en chantier de nombreuses compositions. Les premiers croquis de l'oratorio Le Christ au Mont des Oliviers remontent au cahier Wielhorsky, et la composition substantielle s'effectue rapidement. Cette œuvre, composée sans commande extérieure, semble être la réalisation concrète de la vision exprimée dans le Testament de Heiligenstadt selon laquelle les souffrants peuvent trouver réconfort dans la lecture des souffrances d'autrui. Le texte du librettiste Franz Xaver Huber révèle un nombre étonnant de parallèles avec le Testament lui-même, confirmant que Beethoven apporta une contribution majeure au livret.

Il révise également son Concerto pour piano n° 3, achevé en 1800 mais laissé de côté. Des projets plus ambitieux viennent conforter sa réputation de compositeur. Emanuel Schikaneder, librettiste de La Flûte enchantée et directeur du théâtre An der Wien, lui propose de composer un opéra. Beethoven accepte. Un appartement est mis à sa disposition au théâtre même. Ce défi de taille est un moment de vérité pour tout musicien. Mais peu de temps après, le projet semble abandonné puisque le compositeur quitte son logement lorsque Schikaneder est remplacé par un nouveau directeur.

Composée principalement entre le printemps 1803 et mai 1804, la Symphonie n° 3 op. 55 « Héroïque » s'impose comme l'une des œuvres majeures dont il sera longtemps le plus fier. Les premiers croquis remontent au printemps 1802, mais la composition substantielle s'effectue de mai à novembre 1803, les dernières retouches intervenant au début de 1804. La page de titre originale portait en haut le mot « Buonaparte », avec le sous-titre italien « Intitolata Bonaparte » et la mention allemande « Geschrieben auf Bonaparte ».

L'épisode de la dédicace arrachée est documenté par les souvenirs de Ferdinand Ries, élève et secrétaire de Beethoven : 

Tout en haut de la page de titre se trouvait le mot « Buonaparte »... Je fus le premier à lui annoncer la nouvelle que Bonaparte s'était déclaré empereur, sur quoi il entra dans une violente colère et s'écria : « Lui aussi n'est donc qu'un homme ordinaire. Maintenant il va fouler aux pieds tous les droits de l'homme et n'obéir qu'à son ambition ; il se placera au-dessus de tous et deviendra un tyran. » Beethoven alla à la table, saisit la page de titre par le haut, la déchira de part en part et la jeta par terre.

Une précision s'impose : si Ries parle de « déchirer », le manuscrit conservé à la Gesellschaft der Musikfreunde de Vienne montre que la dédicace fut raturée avec une telle violence qu'un trou apparaît dans le papier. Napoléon se fit couronner empereur le 2 décembre 1804. Cependant, l'ambivalence de Beethoven transparaît dans une lettre à Breitkopf & Härtel du 26 août 1804 où il écrit encore : « Le titre de la symphonie est réellement Bonaparte. »

La première exécution privée eut lieu le 9 juin 1804 au palais du prince Lobkowitz à Vienne. La première publique se tint le 7 avril 1805 au Theater-an-der-Wien, sous la direction de Beethoven. Puissante et totalement maîtrisée, elle marque un tournant dans l'histoire de la symphonie. Créée publiquement dans un contexte où elle fut jugée trop longue et complexe par le public, malgré des critiques qu'il feint d'ignorer, Beethoven est en effervescence. L'œuvre fut publiée en octobre 1806 avec une dédicace au prince Franz Joseph Maximilian von Lobkowitz et le titre définitif : « Sinfonia Eroica composta per festeggiare il Souvenire di un grand' Uomo » (« Symphonie héroïque composée pour célébrer le souvenir d'un grand homme »).

Ses œuvres ont du succès et lui rapportent de l'argent, chose rare pour un artiste de cette époque. Sa carrière d'interprète est donc délaissée. Selon Elisabeth Brisson, le compositeur focalise toute son attention sur Paris jusqu'en 1806. Dans le but probable d'obtenir un poste dans la capitale française, il multiplie la composition d'œuvres audacieuses, dont la Sonate pour violon et piano n° 9 op. 47 « Kreutzer ».

Cette sonate fut composée en 1802-1803 et créée le 24 mai 1803 au théâtre de l'Augarten avec George Bridgetower au violon et Beethoven au piano. L'inscription originale du manuscrit, « Sonata mulattica composta per il mulatto Brischdauer », témoigne de la dédicace initiale au violoniste afro-européen. Bridgetower dut en partie déchiffrer la partition à vue, regardant parfois par-dessus l'épaule de Beethoven. Peu après la création, une querelle éclata entre les deux hommes – selon la tradition, Bridgetower aurait fait une remarque désobligeante sur une femme que Beethoven admirait – et le compositeur retira sa dédicace pour la reporter sur Rodolphe Kreutzer, violoniste français rencontré en 1798. Comme le souligne Brisson : 

Comme Beethoven sait que l'enseignement du violon au Conservatoire de Paris est à la pointe de la modernité, il décide de publier très rapidement, dès la fin 1803, cette Sonate op. 47 en choisissant subtilement le dédicataire : Rodolphe Kreutzer, violoniste, proche du Premier consul Bonaparte. Le choix de Kreutzer est donc directement lié à son projet parisien. » Kreutzer ne joua jamais l'œuvre, la jugeant « exagérément inintelligible.

En 1804, le nouveau directeur du Théâtre An der Wien, Joseph Sonnleithner, lui propose un nouveau projet d'opéra. Le livret choisi, Léonore, est un texte du Français Jean-Nicolas Bouilly traduit par Sonnleithner lui-même. L'œuvre va naître dans un contexte difficile et subir de nombreux remaniements. L'unique opéra de Beethoven connut trois versions distinctes. La première version, en trois actes, fut composée de décembre 1803 à octobre 1805. La première eut lieu le 20 novembre 1805 au Theater an der Wien, dans des circonstances désastreuses : Vienne venait d'être occupée par les troupes françaises une semaine plus tôt, et le public était composé essentiellement d'officiers français indifférents à l'opéra allemand. Beethoven, poussé par le prince Lichnowsky, décide de revoir musique et livret avec son vieil ami Stephan von Breuning.

La deuxième version, réduite à deux actes avec l'aide de Breuning, fut créée le 29 mars 1806. Nouveau revers ! Le maître furieux rejette la faute sur les interprètes : « Je perds toute envie de composer encore, si c'est pour entendre mes œuvres massacrées de la sorte ! » Il retire la partition pour la seconde fois. La troisième version, définitive, ne viendra qu'en 1814, bénéficiant du travail de Georg Friedrich Treitschke sur le livret.

Beethoven composa quatre ouvertures pour cet opéra. L'ouverture « Léonore n° 2 » accompagna la première de 1805 ; la « Léonore n° 3 », souvent considérée comme la plus accomplie mais jugée trop monumentale pour ouvrir l'opéra, servit pour la version de 1806 ; la « Léonore n° 1 », plus modeste, fut composée en 1807-1808 pour une représentation prévue à Prague ; enfin, l'ouverture de « Fidelio » en mi majeur, créée le 26 mai 1814, adopte un matériau thématique entièrement nouveau.

Entre temps, de 1804 à 1805, le compositeur reprend la musique de piano avec des œuvres plus ambitieuses. La Sonate « Waldstein » op. 53 fut composée entre mai et novembre 1803, achevée à l'été 1804, et publiée en mai 1805. Dédiée au comte Ferdinand von Waldstein, ami et protecteur depuis Bonn, elle comportait initialement un mouvement central plus développé, publié séparément sous le titre « Andante favori » WoO 57.

La Sonate « Appassionata » op. 57 fut composée en 1804-1805 et publiée en février 1807. Dédiée au comte Franz von Brunsvik, frère de Joséphine, elle porte le titre « Appassionata » non pas de la main de Beethoven mais d'un éditeur qui l'ajouta en 1838 pour un arrangement à quatre mains. Le manuscrit présente des taches d'eau résultant du trajet de retour de Beethoven sous la pluie après l'incident avec Lichnowsky. Beethoven, influencé par les progrès de la facture de piano, renouvelle le genre qu'il destine désormais aux pianistes les plus accomplis. Contrairement aux apparences, la sonate pose des difficultés à Beethoven qui note dans son journal : « Dieu sait pourquoi ma musique pour clavier me fait toujours la plus mauvaise impression – particulièrement quand elle est mal jouée. »

Durant cette période, il se rapproche de Joséphine Deym, veuve depuis janvier 1804 qui se remet progressivement d'une dépression nerveuse. Beethoven avait rencontré la famille Brunsvik en mai 1799, lorsque la comtesse Anna von Brunsvik amena ses filles Thérèse et Joséphine à Vienne pour recevoir des leçons de piano. Pendant environ deux semaines, Beethoven leur donna des leçons quotidiennes. Joséphine épousa peu après, fin 1799, le comte Joseph Deym, de près de trente ans son aîné, propriétaire de la plus grande galerie de figures de cire de Vienne. Le mariage, poussé par la mère soucieuse de trouver un gendre fortuné, produisit quatre enfants avant que Deym ne meure subitement de pneumonie en janvier 1804, laissant Joséphine veuve à vingt-quatre ans et enceinte de leur quatrième enfant.

Après ce décès, Beethoven, qui avait continué à donner des leçons à Joséphine, devint un visiteur assidu. Le compositeur est presque quotidiennement chez Pépi, ainsi surnommée par ses sœurs Charlotte et Thérèse qui s'inquiètent de le voir si proche d'elle. Charlotte nota en 1805 : « Beethoven vient très souvent, il donne des leçons à Pepi – c'est un peu dangereux, je dois l'avouer. » Des lettres passionnées montrent un Beethoven entreprenant. Treize lettres furent publiées par Schmidt-Görg en 1957, les autres en 1969. Ces documents, inconnus jusqu'après la Seconde Guerre mondiale, révèlent la profondeur des sentiments de Beethoven. Il y appelle Joséphine « ma seule bien-aimée », « mon tout », « mon ange ». Dans une lettre du printemps 1805, il écrit : « Toi – toi – mon tout, mon bonheur… ma consolation – mon tout. » Dans une autre : « Adieu ange – de mon cœur – de ma vie. »

S'il se montre engageant, Joséphine résiste à ses avances, probablement sous l'emprise de sa famille. Bien qu'elle admire profondément le musicien, elle freine les ardeurs du compositeur. La relation prit fin sous la pression de la famille Brunsvik, en raison de la différence de classe et surtout parce qu'un mariage avec un roturier aurait fait perdre à Joséphine la garde de ses enfants aristocratiques. Elle écrivit à l'hiver 1806-1807 : « Je devrais violer des liens sacrés si je cédais à ta demande – Crois-moi – qu'en faisant ce qui est mon devoir, je souffre le plus. » Beethoven qui commence à prendre de la distance dès l'été 1805. Il composa pour elle le lied « An die Hoffnung » op. 32 et l'« Andante favori ».

En plus de ses difficultés amoureuses, Beethoven multiplie les différends avec son entourage. Le 25 mai 1806, son frère Kaspar Anton Karl van Beethoven épouse Johanna Reiss, fille d'un tapissier viennois prospère, enceinte de six mois au moment du mariage. Ludwig s'opposa vigoureusement à cette union, jugeant Johanna « indigne » en raison de sa grossesse avant mariage et la surnommant dédaigneusement « la Reine de la Nuit ». Leur fils Karl naquit le 4 septembre 1806. Le musicien, vivement opposé à ce mariage, se brouille avec lui.

En novembre de cette même année, une autre altercation éclate avec Karl Lichnowsky. Le prince, ancien élève et ami de Mozart, avait accueilli Beethoven dès son arrivée à Vienne en 1792, lui offrant le gîte et lui versant depuis 1800 une rente de 600 florins par an. Fin octobre ou début novembre 1806, Beethoven séjournait au château du prince à Grätz, en Silésie (aujourd'hui Hradec nad Moravicí, République tchèque). Des officiers français, occupant la région depuis la bataille d'Austerlitz, furent invités à dîner. Lichnowsky avait promis que Beethoven jouerait pour eux. Le musicien refuse de jouer devant les hôtes français qui séjournent chez le prince, déclarant qu'il ne pouvait « jouer pour les ennemis de sa patrie » et qu'il n'était pas fait pour le « travail manuel ». Selon le témoignage de Ferdinand Ries, Lichnowsky ordonna d'enfoncer la porte ; une altercation physique s'ensuivit, et le comte Franz von Oppersdorff dut s'interposer pour empêcher Beethoven de « fracasser une chaise sur la tête de Lichnowsky ». Beethoven partit dans la nuit, sous la pluie, vers Troppau.

Avant de quitter le château, il aurait laissé un billet devenu légendaire mais peut-être apocryphe : 

Prince ! Ce que vous êtes, vous l'êtes par le hasard et la naissance. Ce que je suis, je le suis par moi-même. Des princes, il y en a eu et il y en aura des milliers. De Beethoven, il n'y en a qu'un seul !

De retour à Vienne, Beethoven brisa le buste de Lichnowsky que celui-ci lui avait offert. La rente fut supprimée. Si la rupture est de courte durée, les liens entre les deux hommes restent à jamais changés. Les deux hommes ne se réconcilièrent que partiellement ; Lichnowsky rendait parfois visite à Beethoven et s'asseyait silencieusement pour le regarder travailler. Il mourut en avril 1814.

Malgré ses difficultés personnelles, les années 1805-1807 sont particulièrement fertiles ; les chefs-d'œuvre s'enchaînent et ne se ressemblent pas. Les quatuors op. 59 « Razumovsky » sont mis en chantier. Commandés par le comte Andreas Razoumovski, ambassadeur de Russie à Vienne et violoniste amateur qui finançait le Quatuor Schuppanzigh, ces trois quatuors furent composés en 1806 et publiés à Vienne en 1808. À la demande de Razoumovski, Beethoven y incorpora des thèmes russes : un « Thème russe » explicitement indiqué dans le finale de l'op. 59 n° 1, et la mélodie « Slava » dans le troisième mouvement de l'op. 59 n° 2. Partitions difficiles, elles renouvellent le genre mais restent incomprises des interprètes et du public. L'accueil fut d'abord défavorable. Un violoniste mit en doute la validité artistique de ces œuvres ; Beethoven répondit : « Oh, ce n'est pas pour vous, mais pour un temps futur. »

Ses œuvres orchestrales rencontrent plus de succès. La Symphonie n° 4 op. 60, l'unique Concerto pour violon op. 61, l'ouverture de Coriolan op. 62 voient le jour, suivies de la Symphonie n° 5 op. 67 et de la Symphonie n° 6 op. 68. Cette période très prolifique est probablement la plus féconde du compositeur.

Le 22 décembre 1808, une partie de ces œuvres sont données en concert au théâtre An der Wien. Ce concert-bénéfice dura environ quatre heures, de 18h30 à 22h30 environ. Le programme copieux laisse encore rêveur aujourd'hui : en première partie, la Symphonie n° 6 « Pastorale » (création mondiale, alors numérotée 5), l'air « Ah! perfido », le Gloria de la Messe en ut, et le Concerto pour piano n° 4 (création) ; en seconde partie, la Symphonie n° 5 (création mondiale, alors numérotée 6), le Sanctus de la Messe en ut, une improvisation au piano, et la Fantaisie chorale pour piano, chœurs et orchestre op. 80 (création). Johann Friedrich Reichardt, compositeur en visite, témoigna : « Nous restâmes assis, dans le froid le plus glacial, de six heures et demie à dix heures et demie, et nous confirmâmes le précepte selon lequel on peut facilement avoir trop d'une bonne chose, plus encore d'une chose puissante. » L'orchestre, insuffisamment répété à cause d'engagements concurrents, comptait des amateurs pour combler les lacunes, et la Fantaisie chorale s'effondra en cours d'exécution, obligeant Beethoven à faire reprendre le morceau. Mais la longueur du concert déroute les auditeurs et la critique est très sévère. Beethoven, fébrile, est plus qu'auparavant déçu par l'accueil qu'on lui fait. Il est tenté de quitter Vienne, ville qu'il déconseille d'ailleurs à son élève Ferdinand Ries pour faire carrière, lui suggérant de tenter sa chance à Paris.

L'occasion de quitter la capitale autrichienne se présente en janvier 1809, lorsque le roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte, lui propose un poste de Kapellmeister à Kassel. À l'automne 1808, Jérôme Bonaparte offrit à Beethoven le poste de Kapellmeister à sa cour de Kassel, avec 600 ducats d'or annuels (environ 2 600-2 700 florins), l'obligation de diriger quelques concerts, un accès illimité à l'orchestre de la cour et la liberté de voyager. Le 7 janvier 1809, Beethoven accepta formellement cette offre, créant l'urgence à Vienne. Alors qu'il est sur le point d'accepter, le prince Lobkowitz et l'archiduc Rodolphe proposent en réaction un contrat annuel de 4 000 florins afin que le compositeur reste à Vienne.

Sous l'impulsion d'Ignaz von Gleichenstein et de la comtesse Marie Erdödy, trois mécènes viennois s'engagèrent à verser à Beethoven cette rente viagère, à condition qu'il demeure dans les territoires héréditaires des Habsbourg. Les contributeurs étaient : le prince Ferdinand Kinsky (1 800 florins), l'archiduc Rodolphe (1 500 florins) et le prince Franz Joseph Maximilian von Lobkowitz (700 florins). De plus, il aura à disposition une fois par an le Theater An der Wien. Beethoven, fin négociateur, signe le contrat le 1er mars 1809 et s'assure d'une protection généreuse.

À l'occasion, il renforce ses liens avec Rodolphe, plus jeune fils de Leopold II et frère de l'empereur Franz. Rodolphe Jean Joseph Rainier, archiduc d'Autriche, né en 1788, dernier fils de l'empereur Léopold II et frère cadet de l'empereur François Ier, était destiné à une carrière ecclésiastique en raison de sa santé fragile et de son épilepsie. Il devint archevêque d'Olmütz en 1819 et cardinal en 1820. Beethoven le rencontra probablement à l'hiver 1803-1804 au palais Lobkowitz et commença à lui donner des leçons de piano et de composition. Rodolphe fut son unique élève de composition. Rodolphe, bon pianiste et compositeur assez doué, est depuis 1803 l'élève de Beethoven. C'est désormais un ami et mécène, et ce, jusqu'à sa mort. Beethoven lui dédia quatorze œuvres majeures, dont les Concertos pour piano n° 4 et n° 5 « Empereur », la Sonate « Les Adieux » op. 81a, la Sonate pour violon op. 96, le Trio « à l'Archiduc » op. 97, la Sonate « Hammerklavier » op. 106, la Sonate op. 111, la Missa Solemnis op. 123 et la Grande Fugue op. 133.

Pendant ce temps, une nouvelle guerre éclate entre la France et l'Autriche en avril 1809. La défaite est cuisante pour les Autrichiens. Les Français, qui s'étaient auparavant retirés sans violence lors d'un précédent conflit, bombardent Vienne sans retenue. La capitale est assiégée seulement deux mois, mais les dégâts sont conséquents. Beethoven se réfugie dans la cave de son frère Karl, serrant des coussins contre ses oreilles pour tenter de sauver le reste de ses facultés auditives. Malgré les difficultés de la vie quotidienne sous l'occupation, Beethoven compose de nouveaux chefs-d'œuvre tels que le Concerto pour piano n° 5 op. 73, le quatuor op. 74 ou encore les trois sonates op. 78, op. 79 et op. 81a. Pendant ce temps, Joseph Haydn s'éteint à l'âge de soixante-dix-sept ans. Beethoven a depuis longtemps oublié leur différend ; d'ailleurs, après l'exécution de La Création de Haydn en 1808, il n'hésite pas à s'agenouiller pour baiser la main de son vieux maître.

Les désillusions

Depuis quelques années, Beethoven fréquente la jeune Thérèse, fille du docteur Malfatti, médecin du compositeur depuis 1809. Beethoven fit la connaissance de Thérèse Malfatti, née le 1er janvier 1792, par l'intermédiaire de son ami Ignaz von Gleichenstein, qui épousa la sœur cadette de Thérèse en mai 1811. Au fil du temps, le musicien tombe probablement amoureux et la passion qui l'anime le pousse à faire une demande en mariage vers mai 1810. Au printemps 1810, Beethoven, alors âgé de quarante ans, envisagea d'épouser cette jeune femme de dix-huit ans. Il soigne sa tenue, semble d'humeur légère et joue les séducteurs : 

Que vous êtes heureuse d'avoir pu si tôt partir pour la campagne. Ce n'est que le 8 que je pourrai jouir de cette félicité. Je m'en réjouis comme un enfant. Quel plaisir alors de pouvoir errer dans les bois, les forêts, parmi les arbres, les herbes, les rochers. Personne ne saurait aimer la campagne comme moi. Les forêts, les arbres, les rochers nous rendent en effet l'écho désiré.

Beethoven entame même des démarches administratives et demande à son ami Wegeler de lui procurer un extrait d'acte de naissance : « Il paraît avéré que Beethoven n'a eu qu'une fois dans sa vie la pensée de se marier, bien qu'il ait été souvent amoureux, ainsi que je l'ai dit. Beaucoup de lecteurs auront été, comme moi, frappés de l'insistance avec laquelle Beethoven, par sa lettre du 10 mai 1810, me demande de lui procurer son acte de baptême. Je trouvai l'explication de cette énigme dans une lettre qui me fut écrite trois mois plus tard par mon beau-frère Stephan von Breuning. Il y est dit : 

Beethoven me dit au moins une fois par semaine qu'il veut t'écrire ; mais je crois que son projet de mariage a échoué : aussi ne se sent-il plus d'inclination à te remercier du soin que tu as pris de son acte de baptême." D'après cela, on voit que Beethoven, à trente-neuf ans, n'avait pas encore renoncé au mariage.

Malheureusement, la bien-aimée refuse, probablement par manque de sentiments réciproques, situation aggravée par l'opposition des parents. La famille Malfatti n'approuva pas l'union, en raison de la différence de condition sociale ; selon certaines sources, Beethoven se serait également mal comporté lors d'une soirée où l'on servait un punch fort. Le compositeur est-il marqué par ce nouvel échec ? Vraisemblablement, d'autant qu'il n'avait pas envisagé de se marier depuis 1790. Comme toujours, ses relations avec les femmes restent compliquées. Beethoven souffre de ses échecs successifs alors que son engagement semble sincère. Reste que ses amours furent pour la plupart de courte durée. Selon son ami Wegeler : « À Vienne, aussi longtemps du moins que j'ai vécu, Beethoven était toujours en liaisons amoureuses, et avait pendant ce temps fait des conquêtes qui auraient été fort difficiles, sinon impossibles à plus d'un Adonis. Un homme peut-il, sans avoir connu l'amour dans ses plus intimes mystères, avoir composé Adelaïde, Fidelio et tant d'autres ouvrages ? »

La pièce connue sous le nom de « Für Elise » (Bagatelle en la mineur, WoO 59), datée du 27 avril 1810, fut trouvée parmi les papiers de Thérèse Malfatti. L'autographe, publié par Ludwig Nohl en 1867, est aujourd'hui perdu. La tradition veut que Nohl ait mal déchiffré l'écriture notoirement illisible de Beethoven et que le titre ait été « Für Therese ». D'autres hypothèses ont été avancées : Klaus Martin Kopitz propose la soprano Elisabeth Röckel ; Rita Steblin suggère Elise Barensfeld, une élève de treize ans. L'identité d'« Elise » demeure débattue. Thérèse Malfatti épousa le baron Johann Wilhelm von Droßdik en 1816 et mourut le 27 avril 1851.

Résigné, Beethoven se referme le temps d'apaiser ses douleurs. Mais le destin lui fait rencontrer à la même période Bettina Brentano, une jeune femme de vingt-cinq ans. Par l'intermédiaire de son frère le poète Clemens Brentano et de sa femme Antonie (couple que Beethoven avait rencontré peu auparavant), Bettina rend visite au musicien. Femme cultivée et aimant les arts, elle est intime de Johann Wolfgang Goethe depuis 1807, avec qui elle entretient une étroite correspondance. Beethoven, qui a une profonde admiration pour le poète, favorise cette nouvelle amitié. En 1811, il envoie au poète une lettre en y joignant une copie de la musique d'Egmont achevée l'an passé : « [Votre] magnifique Egmont, que j'ai repensé à travers vous, profondément éprouvé et mis en musique, ayant pris feu à son sujet aussitôt que je l'ai lu !... »

Bettina Brentano va permettre l'unique rencontre entre les deux hommes à Teplitz en juillet 1812. Beethoven séjourna à Teplitz, station thermale de Bohême réputée pour ses sources chaudes, à l'été 1811 puis à l'été 1812. En juillet 1812, il y arriva début juillet et en repartit à la fin du mois. Johann Wolfgang von Goethe arriva à Teplitz le 14 juillet 1812. Beethoven annonça « Goethe est ici ! » dans une lettre du 17 juillet. Les deux hommes se rencontrèrent les 19, 20, 21 et 23 juillet. Le 19 juillet, Goethe vient à la rencontre du musicien. Le jour même, il fait part à sa femme de son impression : « Je n'ai jamais rencontré artiste si visionnaire, si plein d'énergie, si passionné. Plus concentré, plus énergique et plus intime, je n'ai jamais vu d'artiste. » Le lendemain, les deux artistes se promènent ensemble. Beethoven nota le 24 juillet : « Je passe chaque jour quelque temps avec lui. Il m'a promis d'écrire quelque chose pour moi. » Plus tard dans la semaine, Beethoven lui joue du piano. Les deux hommes se fréquentent une semaine entière.

Si les relations paraissent cordiales, ils semblent ne pas se comprendre. Pour Beethoven : « L'air de la cour plaît trop à Goethe. Plus qu'il ne convient à un poète. Ne parlons plus des ridicules virtuoses d'ici, si les poètes, qui devraient se faire les premiers éducateurs d'une nation peuvent oublier tout le reste pour cette chimère. » Goethe, probablement troublé, se montre contradictoire dans ses impressions. Le 2 septembre, il écrit à son ami et conseiller musical Zelter : « Son talent m'a confondu ; mais malheureusement c'est quelqu'un d'intraitable, ce qui justifie d'ailleurs qu'il trouve le monde abominable ; mais le résultat, bien entendu, c'est qu'il ne rend pas la vie plus plaisante, ni à lui-même ni aux autres. On doit lui pardonner beaucoup, et aussi compatir, à cause de sa surdité. »

L'anecdote célèbre selon laquelle Beethoven, marchant avec Goethe, aurait traversé un groupe de courtisans les bras croisés tandis que Goethe s'inclinait, est presque certainement apocryphe. Elle repose uniquement sur le témoignage de Bettina von Arnim, qui n'était pas présente à Teplitz en 1812. Bettina n'en parla qu'en privé vers 1832, vingt ans après les faits, et la publication date de 1839. Plusieurs incohérences accablent ce récit : la lettre prétendument de Beethoven est datée du « 15 août 1812, Teplitz », alors que Beethoven avait quitté Teplitz fin juillet ; elle mentionne que l'archiduc Rodolphe ôta son chapeau, or l'archiduc Rodolphe n'était pas à Teplitz cet été-là. Ni Goethe ni Beethoven ni aucun témoin supposé ne mentionnèrent jamais cet épisode.

Durant ce même séjour à Teplitz, Beethoven rédige trois lettres datées des 6 et 7 juillet 1812. Tout comme le Testament d'Heiligenstadt, cette lettre ne sera jamais envoyée. Tout aussi énigmatique, elle ne porte ni adresse, ni aucune indication du lieu où elle était écrite. Les trois lettres à l'« Immortelle Bien-Aimée », écrites les 6-7 juillet 1812 depuis Teplitz, furent trouvées après la mort de Beethoven dans son secrétaire. Rédigées au crayon sur dix petites pages, elles ne mentionnent jamais le nom de la destinataire. L'incipit est célèbre : « Mon ange, mon tout, mon moi-même » ; et la formule « À jamais à toi, à jamais à moi, à jamais à nous » en est devenue emblématique.

Ce document demeure toujours pour les historiens un secret bien gardé du compositeur. Deux candidates principales divisent les chercheurs. Maynard Solomon (1972, 1977) a proposé Antonie Brentano, épouse du banquier Franz Brentano, arguant de sa présence à Prague le 3 juillet 1812 et de ses liens étroits avec Beethoven. Cette thèse, influente dans le monde anglophone, se heurte cependant à plusieurs objections : Antonie voyageait avec son mari, aucune correspondance amoureuse n'a été retrouvée entre eux, et les lettres de la famille Brentano publiées par Klaus Martin Kopitz suggèrent qu'elle était heureusement mariée.

Joséphine Brunsvik est défendue par une tradition germanique et francophone remontant à La Mara (1920) et aux époux Massin (1967, 1970), appuyée par Goldschmidt (1980), Tellenbach (1983, 1987, 1999) et Steblin (2007). Les arguments comprennent : la documentation d'une relation amoureuse avec des lettres au langage similaire, le départ de Stackelberg en juin 1812, le journal de Joséphine mentionnant un projet de voyage à Prague, et la naissance de sa fille Minona exactement neuf mois après le séjour de Teplitz. Thérèse Brunsvik nota dans son journal en 1847 que trois lettres de Beethoven « devaient avoir été pour Joséphine qu'il aimait passionnément ». Le musicologue Carl Dahlhaus affirma en 1984 que la lettre « s'adressait à Joséphine von Brunsvik, ce qui est maintenant un fait établi ». Certains spécialistes suggèrent Joséphine von Brunsvik, pendant que d'autres sont certains d'identifier Antonie Brentano, femme de Franz Brentano, demi-frère de Bettina. Il n'existe pas de consensus définitif. Le Beethoven-Haus de Bonn considère aujourd'hui Joséphine comme la candidate la plus probable.

Le 26 juillet, le compositeur se rend à Karlsbad. Il revoit une dernière fois Goethe le 8 septembre. À son retour, Beethoven passe par Linz pour rendre visite à son frère Johann, devenu pharmacien. Johann van Beethoven, apothicaire établi à Linz depuis 1808, avait prospéré en fournissant des médicaments à l'armée française après l'invasion de 1809. Il prit pour gouvernante puis maîtresse Therese Obermayer, qui avait déjà une fille illégitime. Lorsque Johann annonça son intention de l'épouser, Ludwig se précipita de Teplitz à Linz en septembre-octobre 1812 pour empêcher le mariage. Beethoven tente de le dissuader d'épouser Thérèse Obermayer. Beethoven tenta d'abord de convaincre son frère, qui lui dit de « s'occuper de ses affaires ». Il fit ensuite appel à l'évêque local pour qu'il refuse de célébrer le mariage en raison de l'enfant illégitime de Therese ; l'évêque refusa d'intervenir. Enfin, il sollicita les autorités civiles pour faire expulser Therese de Linz, sans plus de succès. Les deux frères en vinrent aux mains. À la suite du refus de son frère de renoncer au mariage, Ludwig va jusqu'à convoquer les autorités civiles pour que la bien-aimée soit expulsée. Rien n'y fait, et Johann épouse Thérèse le 8 novembre 1812. Fou de rage, le musicien rentre à Vienne.

Durant l'année 1813, il confie régulièrement son mal-être à ses correspondants. À nouveau en proie au désespoir, se sentant impuissant et au bord de la dépression, Beethoven songe de nouveau au suicide. Son moral est au plus bas. Selon Solomon, « vers le milieu de 1813, il tombe dans un tel état de délabrement mental et physique que sa production musicale s'en ressent gravement. »

Guerre et paix

En Europe, la victoire change de camp. La défaite de la Grande Armée en Russie (novembre 1812) inaugure la fin de l'hégémonie française. L'armée napoléonienne subit d'immenses pertes et les défaites s'accumulent : Wellington remporte la bataille de Vitoria (Espagne) en juin 1813. La nouvelle du triomphe est accueillie à Vienne dans le délire.

La nouvelle de la victoire du duc de Wellington sur les troupes françaises à Vitoria, le 21 juin 1813, parvint rapidement à Vienne. Johann Nepomuk Maelzel, inventeur et homme de spectacle, proposa à Beethoven de composer une pièce pour son Panharmonicon, un orchestre mécanique capable d'imiter les instruments à vent et de produire des effets spéciaux (coups de canon, tirs de fusils). Beethoven, pris dans l'enthousiasme, compose pour l'occasion La Victoire de Wellington op. 91, commandée par Johann Nepomuk Mälzel (l'inventeur du métronome). Beethoven composa l'œuvre d'août à octobre 1813, période où il était déprimé ; ce projet contribua à le ranimer.

Lorsque la pièce s'avéra trop importante pour le Panharmonicon, Maelzel suggéra de l'orchestrer pour un concert-bénéfice. La première eut lieu le 8 décembre 1813 à la salle de l'Université de Vienne, au profit des soldats autrichiens et bavarois blessés à la bataille de Hanau. Le programme comprenait la Symphonie n° 7 (création mondiale) et la Victoire de Wellington (création). L'orchestre de cent musiciens réunissait des virtuoses illustres : Schuppanzigh, Salieri, Spohr, Mayseder, Hummel, Dragonetti. La première représentation publique a lieu en décembre 1813 et reste l'un des plus gros succès de sa carrière. Le public s'éleva « jusqu'au point de l'extase » ; l'Allegretto de la Septième et la première partie de la Victoire de Wellington furent bissés. Une seconde représentation eut lieu le 12 décembre, à midi. Cette œuvre méconnue aujourd'hui le place au sommet de sa gloire. Dès lors, les commandes affluent pour célébrer chacune des défaites de Napoléon. Ces succès ravivent quelque temps les ardeurs de Beethoven.

Un litige juridique opposa ensuite Beethoven à Maelzel, ce dernier estimant avoir droit à une part des recettes. Maelzel fit exécuter l'œuvre à Munich en mars 1814 avec une version reconstituée par un arrangeur. Beethoven engagea un avocat et publia une déclaration officielle qualifiant Maelzel de « rustre sans éducation ni savoir-vivre ». Les deux hommes se réconcilièrent ultérieurement et réglèrent les frais de justice à parts égales.

Le Congrès de Vienne de 1814-1815, qui attire quelque 10 000 visiteurs, connaît une véritable ambiance de carnaval. Les représentants de toutes les puissances victorieuses se réunissent pour statuer sur les nouvelles frontières de l'Europe. Le prince Klemens von Metternich, ministre autrichien des affaires étrangères, devient le chef de file du nouveau conservatisme. Son appel aux leaders européens à coopérer dans la lutte contre la démocratisation et le libéralisme est largement entendu. Le démocrate et libéral Beethoven devient le héros du moment.

Le concert de gala du 29 novembre 1814 à la Redoutensaal réunit environ 6 000 spectateurs, dont l'empereur François d'Autriche, le tsar Alexandre de Russie et le roi Frédéric-Guillaume de Prusse. Le programme comprenait la Symphonie n° 7, la Victoire de Wellington et la cantate « Der glorreiche Augenblick » (« L'Instant glorieux ») op. 136, composée spécialement pour l'occasion. Beethoven dirigeait. Il multiplie les musiques de circonstances (Jour de fête op. 115, Mer Calme et heureux voyage op. 112) tout en participant à de nombreux concerts. Le musicien semble plus que jamais en accord avec son public et des clameurs d'approbation permanentes se font entendre. Dans la foulée, ses Septième et Huitième Symphonies sont acclamées.

Cette période marqua l'apogée de la reconnaissance publique de Beethoven : jamais il n'avait joui d'une telle vénération ni reçu de telles récompenses monétaires. Cependant, sa surdité devenait de plus en plus évidente. Louis Spohr nota en avril-mai 1814 que « le piano était affreusement désaccordé, ce dont Beethoven ne se souciait guère puisqu'il ne l'entendait pas... Il ne restait presque plus rien de la virtuosité de l'artiste... J'en fus profondément affligé. »

Il se laisse même convaincre de remanier Léonore. L'œuvre aura un nouveau titre (donné à contrecœur) : Fidelio. La version définitive de Fidelio fut créée le 23 mai 1814 au Kärntnertortheater, avec un grand succès. Le jeune Franz Schubert, âgé de dix-sept ans, avait vendu ses livres de classe pour s'acheter un billet. La révision de 1814 orientait l'œuvre vers une célébration de la bienveillance des souverains, en phase avec la restauration monarchique célébrée par le Congrès. Cette fois-ci, l'opéra est un triomphe, ce qui fait dire à son auteur : « Il est certain qu'on écrit mieux pour le public, et il est certain qu'on écrit plus vite. »

Le Trio « à l'Archiduc » fut esquissé à l'été 1810, achevé en mars 1811, et créé en public le 11 avril 1814 à l'hôtel viennois Zum römischen Kaiser, avec Beethoven au piano, Ignaz Schuppanzigh au violon et Josef Linke au violoncelle. Ce fut la dernière apparition publique de Beethoven comme pianiste ; des témoins notèrent qu'il « martelait les touches jusqu'à ce que les cordes tintent » dans les passages forte.

Mais derrière ses succès, Beethoven s'isole. Depuis quelque temps, le compositeur, qui semble mal remis de ses échecs amoureux, se mure progressivement dans le silence. Les œuvres se font de plus en plus rares. Après l'enthousiasme du Congrès, l'atmosphère devient pesante. L'Autriche connaît après la guerre la dépression économique et morale ; l'argent se fait rare, certains amis aristocrates de Beethoven sont très vite touchés, ce qui altère les finances du compositeur.

Le « Bankrottpatent » du 20 février 1811 dévalua toute la monnaie de papier à un cinquième de sa valeur nominale. Les 4 000 florins de 1809 ne valaient plus que 1 620 florins en monnaie de convention, et cette somme se réduisit encore avec l'inflation. Seul l'archiduc Rodolphe accepta de payer en coupons de remboursement à leur pleine valeur. Le prince Lobkowitz cessa ses versements en septembre 1811 et fut placé sous administration judiciaire le 1er juin 1812 avant de faire banqueroute et de quitter Vienne en juillet 1813. Beethoven intenta un procès et obtint gain de cause en septembre 1814 pour les arriérés. Le prince Kinsky, appelé à rejoindre l'armée immédiatement après la signature du contrat, mourut dans un accident de cheval les 2-3 novembre 1812. Ses héritiers refusèrent d'abord d'honorer l'engagement. Beethoven, représenté par l'avocat Johann Nepomuk Kanka à Prague, obtint un jugement en sa faveur en janvier 1815. Deux des principaux mécènes de Ludwig meurent dont le prince Lichnowsky en 1814. Beethoven, qui jusqu'alors avait loisir de composer sans se soucier des rentrées d'argent, connaît des difficultés de trésorerie qui s'accentuent dans les années à venir. En outre, depuis trois ans, il est en procès avec la veuve du prince Ferdinand Kinsky, mort des suites d'un accident de cheval. Quant au prince Lobkowitz, il décède en 1816.

D'autre part, l'enthousiasme pour la musique de Beethoven s'essouffle rapidement. Pour une grande partie du milieu musical, le compositeur a fait son temps. Le goût des Viennois évolue. Rossini visita Vienne en 1822, accueilli comme le « roi de la musique italienne ». Une rencontre avec Beethoven fut organisée par l'intermédiaire de Salieri et du poète Giuseppe Carpani. Rossini trouva Beethoven dans un « logement misérable », « une sorte de grenier terriblement désordonné et sale... sous le toit... avec des lézardes par lesquelles la pluie ne pouvait manquer de s'infiltrer ». La communication fut difficile en raison de la surdité de Beethoven et du mauvais allemand de Rossini. Beethoven complimenta Le Barbier de Séville : « N'essayez jamais de faire autre chose que de l'opéra comique ; vouloir réussir dans un autre style forcerait votre nature. » Les succès de Gioachino Rossini, tout juste arrivé à Vienne, l'exaspèrent. L'opéra italien triomphe au désespoir du musicien qui se sent délaissé par son public. Jan Swafford note que l'époque du Congrès fut « le chapitre le plus contradictoire de la vie de Beethoven » : gloire maximale coïncidant avec crise personnelle maximale.

À l'écart du monde musical, il doute. Malade, il se tourne parfois vers la spiritualité : 

Tout ce qu'on appelle la vie, il me faudra le sacrifier au sublime Art, un sacrement d'Art ! Puissé-je vivre, s'il le faut avec les moyens d'une aide artificielle ! Si seulement ces moyens existent ! Si possible, développer les instruments de l'ouïe puis voyager ! C'est ce que tu te dois à toi-même, aux hommes, et à lui, le Tout-puissant : c'est le seul moyen, peut-être, d'assurer un nouveau développement à tout ce qui jusqu'ici est resté latent à l'intérieur de toi. Et une Cour modeste, une modeste Chapelle, le chant de louanges écrit de ma main qui s'en élève, à la gloire du Tout-puissant, de l'Éternel, de l'infini ! Ainsi pourraient bien s'écouler mes derniers jours, et pour l'humanité future ! Dans ma chambre, des portraits de Haendel, de Bach, Gluck, Mozart et Haydn, ils peuvent intercéder pour moi. Tout-puissant dans la forêt ! Je suis heureux, heureux dans la forêt : chaque arbre parle en votre nom. Oh Dieu ! Quelle splendeur ! dans ces paysages rustiques, sur les hauteurs, on trouve le calme, le calme où te servir. 

Son silence inquiète parfois. Sa surdité quasi totale le contraint à donner son dernier concert public avec le Trio pour piano, violon et violoncelle op. 97 « Archiduc ». Le compositeur Ludwig Spohr, alors présent, livre son témoignage : « À cause de sa surdité, il ne restait rien de la virtuosité qui avait suscité jadis tant d'admiration. Dans les passages forte, le pauvre homme pesait sur les touches jusqu'à ce que les cordes vibrent avec un bruit atroce… »

Les carnets de conversation ne commencèrent qu'en 1818, lorsque sa surdité se fut aggravée au point qu'il porta sur lui des cahiers vierges pour que ses interlocuteurs y écrivent leurs propos. 139 carnets ont survécu jusqu'à sa mort en 1827 ; Anton Schindler en aurait détruit ou altéré un grand nombre, bien que Theodore Albrecht ait récemment contesté cette affirmation.

Apparaissant de plus en plus négligé, il se plaint de Vienne qu'il ne supporte plus. De plus, il se fâche avec Stephan von Breuning, son ami d'enfance. Se sentant abandonné, il écrit dans ses notes : « Je n'ai point d'amis et je suis seul au monde. »