Mozart et Beethoven : anatomie d'une rencontre
Cette tentative de rencontre entre deux titans de la musique classique est devenue l'un des épisodes les plus mythifiés de l'histoire musicale. Mais que s'est-il réellement passé ?
Au printemps 1787, Ludwig van Beethoven, âgé de seize ans, entreprend un voyage de près de 900 kilomètres depuis Bonn jusqu'à Vienne dans l'espoir de rencontrer Wolfgang Amadeus Mozart, alors le compositeur le plus célèbre d'Europe. Cet épisode, devenu l'un des plus mythifiés de l'histoire musicale, mérite un examen critique rigoureux distinguant les faits avérés des constructions légendaires ultérieures.
En 1787, Beethoven n'est pas un jeune homme ordinaire. Il représente le produit d'un ambitieux projet culturel orchestré par la cour de Bonn, où l'Électeur Maximilien-François, frère de l'empereur Joseph II, cherche à transformer sa capitale en un centre artistique rayonnant. Le jeune Ludwig, repéré dès l'enfance pour ses talents exceptionnels, devient l'instrument de cette ambition.
Son maître, Christian Gottlob Neefe, membre de cercles intellectuels progressistes comme l'Ordre des Illuminés, inscrit la formation de Beethoven dans le projet des Lumières allemandes. Dès 1783, Neefe prophétise publiquement dans une revue musicale que son élève deviendra "un second Wolfgang Amadeus Mozart". Cette déclaration révèle que Mozart constitue le modèle pédagogique imposé à Beethoven dès l'adolescence. Le voyage à Vienne de 1787 s'inscrit dans cette logique : pour devenir le "nouveau Mozart", il faut recevoir l'onction de l'original. Le déplacement est probablement financé par l'aristocratie locale, qui voit en Beethoven un investissement culturel et politique.
L'arrivée de Beethoven à Vienne coïncide avec un moment de transition pour l'Empire autrichien, qui se prépare à la guerre contre l'Empire ottoman, tandis que l'élan réformateur de Joseph II s'essouffle. Mozart lui-même traverse une période complexe : adulé à Prague où ses Noces de Figaro triomphent, il fait face à Vienne à des difficultés financières croissantes et à une concurrence accrue. Au début de 1787, Mozart est submergé. Il enseigne à plusieurs élèves, compose intensément (les quintettes à cordes K. 515 et K. 516, puis Don Giovanni), et s'inquiète pour la santé déclinante de son père Leopold. Son emploi du temps saturé jouera un rôle crucial dans les événements à venir.
Pendant longtemps, les dates exactes du séjour viennois de Beethoven sont restées floues. Les recherches archivistiques récentes, notamment l'exploitation des registres de voyageurs à Ratisbonne, permettent aujourd'hui de reconstituer un calendrier précis. Beethoven quitte Bonn fin décembre 1786. Le voyage hivernal, par le Rhin puis par voie terrestre jusqu'à Vienne, est éprouvant. Il arrive dans la capitale impériale fin janvier ou début février 1787. Mozart, lui, se trouve à Prague du 11 janvier au 8 février, savourant son triomphe avant de rentrer à Vienne vers la mi-février.
Les deux compositeurs coexistent donc dans la même ville pendant une fenêtre temporelle d'environ six à huit semaines, de la mi-février à la première quinzaine d'avril. La rencontre physique était géographiquement et temporellement possible. Mais les preuves de sa réalisation font défaut.
L'historien se heurte ici à un obstacle majeur : il n'existe aucune preuve documentaire contemporaine d'une rencontre. Ni les lettres de Beethoven, ni celles de Mozart ne mentionnent l'événement. Le jeune Beethoven écrit en septembre 1787 au Dr. von Schaden pour évoquer son retour précipité à Bonn (sa mère se meurt de tuberculose), mais ne dit pas un mot de Mozart. De son côté, Mozart, qui écrit régulièrement à son père, ne mentionne aucun jeune prodige de Bonn parmi ses élèves.
L'anecdote la plus célèbre provient d'Otto Jahn, biographe de Mozart, qui écrit en 1856, soit près de soixante-dix ans après les faits. Selon ce récit, Beethoven aurait joué pour Mozart une pièce préparée que le maître aurait écoutée avec froideur. Vexé, le jeune homme aurait demandé un thème pour improviser. Sa prestation aurait alors été si fulgurante que Mozart se serait tourné vers ses amis pour leur dire : "Faites attention à celui-là, il fera parler de lui dans le monde."
Ce récit possède tous les ingrédients d'une belle histoire : le jeune talent méconnu, le vieux maître visionnaire, la transmission symbolique du flambeau. Mais les musicologues contemporains le considèrent avec scepticisme. Jahn cite "une bonne source à Vienne" sans la nommer. Le récit ressemble trop aux topoï littéraires romantiques du XIXe siècle, cette époque qui aimait transformer les artistes en héros mythiques.
Certains témoignages paraissent cependant plus crédibles. Carl Czerny, élève de Beethoven, rapporte que son maître lui a parlé du jeu de Mozart en termes critiques : "Il avait un jeu fin mais haché, pas de legato." Cette remarque technique et dépourvue d'hagiographie suggère que Beethoven a bel et bien entendu Mozart jouer, probablement lors d'un concert ou d'une réunion privée. Johann Nepomuk Hummel, qui vivait chez Mozart en 1787 alors qu'il était lui-même enfant prodige, aurait mentionné dans ses mémoires qu'il se souvenait d'une visite de Beethoven. Ce témoignage, s'il est avéré, corroborerait l'hypothèse d'une rencontre brève et peu mémorable.
Si la rencontre physique reste incertaine, la rencontre intellectuelle et artistique est, elle, une certitude absolue. L'analyse des compositions de Beethoven révèle une appropriation consciente et systématique des modèles mozartiens.
Dès 1785, avant même son voyage à Vienne, Beethoven compose ses trois Quatuors avec piano WoO 36. Ces œuvres, écrites à quatorze ans, sont explicitement modelées sur les sonates pour violon de Mozart. Cela prouve que les partitions de Mozart circulaient déjà à Bonn et que le jeune Ludwig les étudiait avec acharnement. Il n'imite pas superficiellement les mélodies ; il absorbe la structure tonale, les transitions harmoniques, la rhétorique dramatique mozartienne.
Après 1787, Beethoven multiplie les œuvres basées sur des thèmes de Mozart. Ses variations sur "Se vuol ballare" des Noces de Figaro (1792-93), celles sur La Flûte enchantée (Op. 66) ou Don Giovanni ne sont pas de simples exercices. Elles constituent une revendication de filiation, une manière d'affirmer sa maîtrise du langage mozartien tout en le poussant plus loin.
L'influence la plus profonde se manifeste dans l'éthos dramatique de la tonalité de do mineur. Le Concerto pour piano n°24 K. 491 de Mozart, avec sa gravité et sa profondeur tragique, marque profondément Beethoven. Son propre Concerto n°3 Op. 37 est un hommage structurel et expressif à cette œuvre. Plus encore, la Sonate en do mineur K. 457 de Mozart est le précurseur direct de la célèbre Pathétique Op. 13 de Beethoven. On y retrouve la même théâtralité sombre, les mêmes contrastes dynamiques violents. Mais Beethoven ne copie pas : il intensifie le modèle mozartien jusqu'à son point de rupture romantique, y injectant une violence et une subjectivité nouvelles.
En rassemblant tous ces éléments, on peut proposer un scénario vraisemblable des événements du printemps 1787. Beethoven arrive à Vienne avec des lettres de recommandation de l'Électeur. Il cherche Mozart, parvient peut-être à le rencontrer brièvement. Mozart, préoccupé par son père malade, submergé de travail et de soucis financiers, le reçoit poliment mais sans pouvoir s'engager à lui donner des leçons régulières. Il enseigne déjà à d'autres élèves payants ou soutenus par de riches mécènes. Beethoven, seul, jeune, intimidé, n'a peut-être pas su se recommander efficacement.
Le jeune homme assiste probablement à des concerts où Mozart joue (d'où sa critique ultérieure du jeu "haché"). Mais en avril, les nouvelles de Bonn deviennent alarmantes : sa mère est mourante. À court d'argent et sans engagement ferme de Mozart, Beethoven repart précipitamment. Sa mère décède en juillet. Le voyage, censé lancer sa carrière, se transforme en épisode traumatique.
L'échec de la transmission directe en 1787 sera compensé cinq ans plus tard par une construction symbolique. En novembre 1792, après la mort de Mozart, Beethoven part définitivement pour Vienne. Le comte Waldstein, son mécène, lui écrit alors ces mots : "Par une application incessante, recevez l'esprit de Mozart des mains de Haydn." Cette phrase admet implicitement que Beethoven n'a pas reçu l'esprit de Mozart directement de Mozart lui-même. La médiation de Haydn est nécessaire. Mais elle confirme aussi que l'objectif artistique de Beethoven a toujours été d'incarner la succession de Mozart, de combler le vide laissé par sa mort prématurée.
La relation entre Mozart et Beethoven ne se résume pas à une hypothétique poignée de main dans un salon viennois. Les sources documentaires sont trop fragiles pour affirmer avec certitude qu'une rencontre significative a eu lieu. L'anecdote de la prophétie mozartienne relève vraisemblablement de la construction mythologique romantique. Les témoignages indirects suggèrent tout au plus une rencontre brève et sans conséquence immédiate.
La véritable rencontre s'est faite dans le silence de l'étude, dans l'absorption méthodique des partitions, dans le dialogue muet entre un adolescent prodige de Bonn et les quatuors, sonates et concertos qui lui parvenaient depuis Vienne. Beethoven s'est construit en imitant Mozart, puis en le dépassant. Il a appris à parler sa langue avant d'inventer la sienne propre. Le voyage de 1787, même s'il fut un échec logistique et personnel, a peut-être servi de catalyseur. En voyant le Mozart réel – un homme préoccupé, au jeu jugé "haché" – Beethoven a pu s'affranchir de l'idole pour devenir le rival, puis le successeur.
La réalité de la transmission artistique est souvent plus prosaïque et plus puissante que les légendes : elle se fait dans la solitude du travail, dans l'admiration critique, dans la volonté de surpasser ses modèles. Entre Mozart et Beethoven, c'est cette rencontre-là qui a changé le cours de la musique occidentale.