REICHA Antonín
Antonín Reicha naît à Prague le 26 février 1770, la même année que Ludwig van Beethoven. Fils de Simon Reicha, musicien municipal, il perd son père en 1780. Sa mère, incapable d'assurer seule son éducation, le confie l'année suivante à son oncle paternel Josef Reicha, violoncelliste et compositeur réputé, alors Konzertmeister à la cour de Wallerstein en Bavière.
Josef Reicha assure la formation musicale complète de son neveu. Le jeune Antonín apprend le violon, la flûte, le piano et reçoit une solide instruction en harmonie et composition. En 1785, lorsque Josef est nommé Konzertmeister de l'Électeur de Cologne, Antonín le suit à Bonn et intègre l'orchestre de la Hofkapelle comme flûtiste et violoniste. C'est là, dans cet orchestre princier, qu'il rencontre Ludwig van Beethoven qui y joue de l'alto.
Les deux jeunes musiciens se lient rapidement d'amitié. Ils étudient ensemble la composition auprès de Christian Gottlob Neefe, organiste de la cour et professeur exigeant formé à l'école de Bach. Neefe les encourage à poursuivre des études supérieures et tous deux s'inscrivent à la Faculté de Philosophie de l'Université de Bonn nouvellement fondée. Leur maître les initie à l'art du contrepoint en leur faisant étudier le Clavecin bien tempéré de Bach. Reicha se souvient avoir souvent tourné les pages lors des concerts de piano donnés par son ami Beethoven.
Cette période de formation commune forge entre eux des liens profonds et une émulation réciproque. Ils fréquentent les mêmes cercles intellectuels, partagent les mêmes ambitions artistiques et développent ensemble leur compréhension de la composition. À Bonn, Reicha compose ses premières œuvres sérieuses tout en perfectionnant sa maîtrise instrumentale.
En 1792, Beethoven quitte Bonn pour Vienne afin d'étudier avec Franz Joseph Haydn. Reicha demeure à Bonn jusqu'à l'occupation française de 1794 qui le contraint à fuir vers Hambourg. Il y survit difficilement en donnant des leçons et en composant. Vers 1799, attiré par les possibilités qu'offre la capitale française, il tente sa chance à Paris comme compositeur d'opéra, sans grand succès.
À l'automne 1802, Reicha se rend à Vienne dans l'espoir d'y établir sa carrière. Il retrouve Beethoven, désormais compositeur reconnu, et fait la connaissance de Haydn, d'Albrechtsberger et de Salieri. L'accueil est cordial. Dans une lettre de novembre 1802, Beethoven évoque amicalement Reicha auprès d'un correspondant. En janvier 1803, Kaspar Karl van Beethoven, frère du compositeur, propose aux éditeurs Breitkopf & Härtel plusieurs œuvres de Reicha, qualifié de "vieille connaissance" fraîchement arrivé de Paris.
Pourtant, ces retrouvailles viennoises marquent aussi le début d'une rupture esthétique. Reicha soumet à Beethoven le manuscrit de ses Trente-six fugues pour piano opus 36, composées selon ce qu'il appelle un "nouveau système". La réaction de Beethoven est cinglante. Dans une lettre de décembre 1802 aux mêmes éditeurs de Leipzig, il raille ces "fugues après une nouvelle méthode" dont la nouveauté consisterait seulement dans le fait que "la fugue n'est plus une fugue". Beethoven oppose à ce qu'il considère comme une gesticulation à la mode française sa propre démarche, revendiquant pour ses Variations opus 34 et 35 une "manière vraiment nouvelle" plus authentique.
Reicha se sent obligé de répondre. Lors de la réédition de son opus 36 en 1805, il publie une préface défendant ses innovations : pour lui, il s'agit de revivifier la fugue, d'en faire une musique actuelle et non plus un exercice scolastique figé. Cette controverse révèle deux conceptions divergentes de l'innovation musicale et marque la fin de leur amitié de jeunesse.
Reicha quitte Vienne pour retourner à Paris en 1808. Il s'y établit définitivement et y construit patiemment sa réputation de pédagogue et de théoricien. En 1818, il est nommé professeur de contrepoint et de fugue au Conservatoire de Paris, poste qu'il occupera jusqu'à sa mort. Parmi ses élèves figurent Franz Liszt, Hector Berlioz, Charles Gounod et César Franck. Il publie une série importante de traités théoriques qui exercent une influence durable sur l'enseignement musical européen : le Traité de mélodie (1814), le Cours de composition musicale (1816-1818) et surtout le monumental Traité de haute composition musicale (1824-1826).
Dans ses écrits autobiographiques, Reicha évoque avec nostalgie son amitié de jeunesse avec Beethoven. Mais dans ses traités, c'est toujours Haydn, et non Beethoven, qu'il désigne comme modèle pour les jeunes compositeurs. Ses ouvrages théoriques ne contiennent aucun exemple tiré des œuvres de son ancien condisciple, omission si frappante que Carl Czerny, dans la traduction allemande du Traité, se sentira obligé d'ajouter une annexe consacrée à Beethoven. Selon un témoignage d'Hector Berlioz, le Reicha professeur se montrait même sceptique à l'égard de la musique beethovénienne, en parlant peu à ses élèves et ironisant sur l'enthousiasme qu'elle suscitait.
Reicha compose tout au long de sa vie : opéras, symphonies, musique de chambre, œuvres pour piano. Mais sa production reste inégale et son style, souvent considéré comme trop expérimental, ne rencontre pas le succès public escompté. Son influence s'exerce surtout par l'enseignement et la théorie. Il devient citoyen français en 1829 et est élu membre de l'Institut de France en 1835.
Antonín Reicha meurt à Paris le 28 mai 1836, neuf ans après Beethoven. Les deux anciens amis, séparés par leurs divergences esthétiques, n'ont jamais renoué. Leur relation demeure néanmoins l'un des épisodes les plus fascinants de l'histoire musicale : elle illustre comment deux talents formés dans le même creuset peuvent suivre des chemins radicalement différents, et comment l'amitié et l'émulation de jeunesse peuvent se transformer en rivalité silencieuse. Si Beethoven rejeta publiquement les innovations de Reicha, certains musicologues ont montré que sa musique en conserve des traces. Et si Reicha minimisa l'importance de son ancien condisciple, ses propres compositions témoignent d'une étude attentive des procédés beethovéniens. Cette tension entre rejet affiché et influence réciproque caractérise l'une des relations les plus complexes du monde musical viennois.