DIABELLI Anton
Anton Diabelli naît le 5 septembre 1781 à Mattsee près de Salzbourg. Enfant, il manifeste des dispositions musicales qui le conduisent à entrer comme enfant de chœur au monastère de Michaelbeuern où il reçoit une formation musicale solide. Il y étudie notamment l'orgue, le chant et la composition. Ses supérieurs ecclésiastiques envisagent pour lui une carrière dans les ordres, mais le jeune Diabelli s'oriente finalement vers la musique profane.
Il se rend à Vienne où il poursuit ses études musicales et commence à se faire connaître comme compositeur et guitariste. Dans un premier temps, il gagne sa vie en donnant des leçons de piano et de guitare auprès de familles aristocratiques et bourgeoises de la capitale. Compositeur prolifique, il écrit de nombreuses œuvres légères, en particulier des danses, des lieder et des pièces pour guitare qui rencontrent un certain succès auprès du public viennois.
Diabelli travaille pendant plusieurs années pour la maison d'édition musicale de Sigmund Anton Steiner, l'un des principaux éditeurs de Vienne. Il y acquiert une connaissance approfondie du métier de l'édition musicale et des réseaux de diffusion. En 1818, fort de cette expérience, il fonde sa propre maison d'édition en s'associant avec Pietro Cappi. La nouvelle entreprise Cappi & Diabelli se consacre à la publication d'œuvres aussi bien sérieuses que légères, notamment des arrangements de mélodies populaires pour piano et guitare qui connaissent un succès commercial important.
Diabelli fait preuve d'un remarquable flair éditorial en découvrant des talents prometteurs. Sa plus belle découverte est sans conteste Franz Schubert, jeune compositeur encore obscur dont il publie les premiers lieder. Il donne à Erlkönig le numéro d'opus 1 et à Gretchen am Spinnrade le numéro d'opus 2. Ces deux œuvres, composées alors que Schubert était encore adolescent, demeureront parmi ses lieder les plus célèbres et contribueront largement à établir la réputation du jeune compositeur.
En mars 1819, Diabelli conçoit un projet ambitieux destiné à servir de coup d'envoi à sa maison d'édition et à célébrer le talent musical autrichien. Il compose une valse en ut majeur d'une grande simplicité et invite tous les principaux compositeurs résidant à Vienne à écrire chacun une variation sur ce thème. L'ensemble devait être publié sous le titre de « Société patriotique des artistes » et constituer un monument collectif à la vitalité musicale de la capitale. Les invitations sont vraisemblablement envoyées peu avant le 7 mai 1819, date à laquelle Carl Czerny, ancien élève de Beethoven, soumet sa contribution. Czerny semble d'ailleurs étroitement associé au projet puisqu'il fournira plus tard une imposante coda lorsque la collection sera finalement publiée.
Cinquante compositeurs répondent à l'appel de Diabelli, parmi lesquels figurent les noms les plus importants de la scène musicale viennoise. Beethoven, toutefois, rejette l'idée de ne composer qu'une seule variation. Ayant toujours détesté les entreprises collaboratives depuis la publication collective de son lied In questa tomba oscura en 1808, et surnommant ironiquement l'éditeur « Diabolus Diabelli », il annonce qu'il travaille non pas sur une variation mais sur un ensemble complet. Il qualifie au passage la valse de Diabelli de Schusterfleck, une pièce de rapiècement de cordonnier, tant le thème lui paraît modeste.
Ce qui devait être une contribution parmi d'autres se transforme en l'une des œuvres les plus monumentales du répertoire pianistique. Beethoven esquisse une première série de variations en 1819, puis reprend le travail en 1823 pour produire finalement trente-trois variations d'une extraordinaire diversité. L'opus 120 explore tous les aspects du clavier et de la composition, depuis les moments les plus légers et parodiques jusqu'aux méditations les plus profondes, en passant par une imposante double fugue. L'œuvre constitue un sommet du genre de la variation, souvent comparée aux Variations Goldberg de Johann Sebastian Bach.
Diabelli publie les Variations Diabelli de Beethoven avec une remarquable célérité en juin 1823, soit un an avant la collection des cinquante autres variations. L'éditeur présente l'œuvre comme « un chef-d'œuvre grandiose et important digne de figurer aux côtés des créations impérissables des maîtres anciens ». Cette publication rapide empêche malheureusement Ferdinand Ries de vendre l'œuvre à un éditeur londonien, privant ainsi Beethoven de droits supplémentaires. Les variations collectives paraissent finalement en 1824, formant un témoignage fascinant de la diversité des styles compositionnels de l'époque viennoise.
Diabelli poursuit sa carrière d'éditeur avec succès, publiant de nombreuses œuvres de compositeurs importants et contribuant activement à la vie musicale viennoise. Il devient une figure familière du monde musical de la capitale, fréquentant les musiciens et les compositeurs. Sa boutique musicale constitue un lieu de rencontre apprécié où se croisent les professionnels et les amateurs. Le jeune Franz Schubert, timide et admiratif, y observe de loin Beethoven lors de ses passages réguliers.
Compositeur lui-même, Diabelli laisse un catalogue considérable d'œuvres légères qui connaissent un certain succès populaire de son vivant, bien qu'elles soient aujourd'hui largement oubliées. Son activité éditoriale demeure sa contribution la plus importante à la vie musicale viennoise de la première moitié du XIXe siècle.
Il meurt à Vienne le 7 avril 1858 à l'âge de soixante-seize ans. Son nom reste aujourd'hui principalement associé à la modeste valse qui inspira l'un des sommets de l'œuvre pianistique de Beethoven, monument paradoxal élevé sur un thème que le compositeur avait jugé indigne mais qu'il transforma en matériau d'une œuvre sublime.