MOSCHELES Ignaz

MOSCHELES Ignaz

1794 - 1870

Ignaz Moscheles naît le 23 mai 1794 à Prague. Issu d'une famille juive, il manifeste très jeune des dispositions exceptionnelles pour la musique et commence l'étude du piano dès l'enfance. Ses premiers maîtres pragois lui donnent une formation musicale solide qui révèle rapidement son talent précoce. À quatorze ans, en 1808, il se rend à Vienne pour parfaire ses études musicales auprès des meilleurs professeurs de la capitale.

C'est dans la métropole autrichienne qu'il rencontre pour la première fois Beethoven, probablement vers 1810. Le jeune Moscheles voue une admiration sans bornes au compositeur dont il devient un fervent admirateur. Leurs rapports, bien que marqués par la différence d'âge et de statut, se caractérisent par un respect mutuel. Beethoven reconnaît le talent du jeune pianiste et lui confie progressivement des tâches importantes. Moscheles complète sa formation pianistique auprès de plusieurs maîtres, notamment en étudiant avec Johann Nepomuk Hummel et en se perfectionnant dans la tradition de Muzio Clementi dont il devient l'un des plus brillants héritiers.

En 1814, alors qu'il n'a que vingt ans, Moscheles reçoit une commande prestigieuse qui témoigne de la confiance que Beethoven place en lui : réaliser la réduction pour piano et chant de l'opéra Fidelio dans sa version révisée. C'est une tâche délicate qui exige non seulement une maîtrise technique du clavier mais également une compréhension profonde de la pensée musicale beethovénienne. Moscheles s'acquitte de ce travail avec diligence et conscience professionnelle. Une anecdote rapporte qu'ayant terminé son arrangement, il écrit sur la dernière page : « Achevé avec l'aide de Dieu ». Lorsque Beethoven lui rend le manuscrit, le jeune homme découvre que le compositeur a ajouté en dessous : « Ô Homme, aide-toi toi-même ». Cette réplique illustre le scepticisme religieux de Beethoven et son refus de l'idée qu'une main divine guide la plume du compositeur.

Un matin, Moscheles arrive chez Beethoven pour consulter le compositeur au sujet de son arrangement. Il trouve Beethoven encore au lit mais celui-ci bondit avec enthousiasme. Pour examiner la partition, ils se placent près de la fenêtre donnant sur le bastion. Bientôt, Beethoven remarque que des gamins dans la rue font du vacarme. « Ces satanés gamins, grogne-t-il, que veulent-ils ? » Moscheles, souriant, lui fait signe de regarder en bas, rappelant au compositeur qu'il est entièrement nu. « Oui, oui, vous avez raison », répond Beethoven en enfilant une robe de chambre. Cette scène témoigne à la fois de la familiarité qui s'est établie entre eux et de la distraction légendaire du compositeur.

Le 11 avril 1814, Moscheles assiste à la création du Trio pour piano dit « à l'Archiduc » opus 97 où Beethoven tient lui-même la partie de piano. Le jeune pianiste observe avec tristesse que le jeu du maître n'est « ni propre ni précis », bien qu'il puisse encore « remarquer de nombreuses traces d'une virtuosité jadis grande ». La surdité croissante de Beethoven rend son exécution pianistique de plus en plus problématique, spectacle mélancolique pour ceux qui, comme Moscheles, ont conscience du génie du compositeur.

L'éditeur de musique viennois Artaria publie la réduction pour piano de Fidelio réalisée par Moscheles dès août 1814, constituant ainsi la première publication substantielle de Beethoven depuis la rupture de ses relations avec Breitkopf & Härtel en 1812. Ce travail contribue significativement à la diffusion de l'opéra auprès d'un public plus large.

En 1817, lorsque le facteur de pianos londonien Thomas Broadwood fait parvenir à Beethoven l'un de ses instruments en cadeau, c'est Moscheles que les facteurs viennois Streicher chargent de l'essayer avant de l'envoyer au compositeur qui séjourne alors à Mödling. Moscheles trouve le piano très difficile à jouer en raison de son action britannique, plus lourde et avec un enfoncement de touches plus profond que les instruments viennois. Les Streicher s'inquiètent de savoir si Beethoven sera à l'aise avec cet instrument, d'autant que le compositeur avait précédemment tenté, sans grand succès, de faire alléger le toucher de son Érard français. Néanmoins, Beethoven se montre enchanté par le Broadwood, notamment en raison de sa sonorité plus puissante que celle des pianos viennois.

Moscheles poursuit sa carrière de virtuose et de compositeur, se produisant dans toute l'Europe et acquérant une réputation considérable comme l'un des plus grands pianistes de sa génération. En 1825, il s'établit à Londres où il connaît un succès remarquable. La capitale britannique devient sa résidence principale pendant plus de vingt ans, jusqu'en 1846. Il y enseigne, donne de nombreux concerts et joue un rôle important dans la vie musicale londonienne. Sa participation à la Philharmonic Society contribue à faire de cet ensemble l'un des principaux promoteurs de la musique de Beethoven en Angleterre. Durant la première décennie d'existence de la Philharmonic Society, de 1813 à 1822, seulement douze concerts sur quatre-vingts ne comportent aucune œuvre de Beethoven, témoignage de l'extraordinaire popularité du compositeur viennois outre-Manche.

En 1840, Anton Schindler publie sa Biographie von Ludwig van Beethoven à Münster. L'année suivante, en 1841, Moscheles traduit cet ouvrage en anglais et le publie à Londres sous le titre Life of Beethoven. Curieusement, le nom de Schindler n'apparaît pas sur la page de titre de cette édition anglaise qui comporte néanmoins les notes de Moscheles. Cette traduction contribue de manière décisive à diffuser l'œuvre de Schindler bien au-delà de toute autre biographie précoce de Beethoven, établissant durablement l'image du compositeur dans le monde anglophone. Moscheles rencontre toutefois des difficultés dans ses relations avec Schindler lors de ce projet de traduction, les deux hommes ayant des visions différentes sur certains aspects de la vie et de la personnalité de Beethoven.

En 1846, Moscheles quitte Londres pour Leipzig où il accepte un poste au Conservatoire récemment fondé par Felix Mendelssohn. Il y enseigne le piano et contribue à former une nouvelle génération de pianistes. Sa réputation de pédagogue égale celle de virtuose, et ses élèves perpétuent la tradition pianistique qu'il incarne, héritée de Clementi et enrichie par sa proximité avec Beethoven.

Compositeur prolifique, Moscheles laisse un catalogue important d'œuvres pour piano, incluant de nombreux concertos, des études et des pièces de salon qui connaissent un succès considérable de son vivant. Bien que sa musique n'atteigne pas la profondeur beethovénienne, elle témoigne d'une maîtrise consommée de l'écriture pianistique et d'une parfaite connaissance des possibilités de l'instrument.

Il meurt à Leipzig le 10 mars 1870 à l'âge de soixante-quinze ans. Admirateur fidèle de Beethoven toute sa vie, Moscheles demeure une figure importante dans la transmission de l'héritage beethovénien, tant par ses interprétations que par son enseignement et sa contribution à la diffusion biographique de l'œuvre du maître viennois dans le monde anglophone.