RODOLPHE Archiduc d'Autriche

RODOLPHE Archiduc d'Autriche

1788 - 1831

Rodolphe Jean-Joseph Rainer d'Autriche naît à Florence le 8 janvier 1788. Il est le plus jeune fils de l'Empereur Léopold II et de Marie-Louise d'Espagne. Frère cadet de l'Empereur François Ier qui règne sur l'Empire d'Autriche à partir de 1804, il appartient à la puissante dynastie des Habsbourg et grandit dans l'environnement de la cour viennoise. Conformément à l'éducation princière, il reçoit une formation approfondie en langues, protocole de cour, escrime et danse. Sa passion véritable se porte toutefois sur la musique, art dans lequel il manifeste très jeune des dispositions exceptionnelles.

Sa santé demeure néanmoins fragile tout au long de sa vie. Il souffre de l'ancienne affliction des Habsbourg, l'épilepsie, qui limite ses activités physiques. De constitution plutôt corpulente et de naturel affable, le jeune archiduc se voit orienté vers une carrière ecclésiastique plutôt que militaire, voie traditionnelle des princes de sang impérial. Son frère l'Archiduc Charles devient ainsi commandant en chef de l'armée autrichienne tandis que Rodolphe choisit l'Église comme seule véritable option qui s'offre à lui. Il prend les ordres mineurs en 1805, à l'âge de dix-sept ans, et obtient le droit de succession à l'archevêché d'Olmütz, position prestigieuse au sein de la hiérarchie catholique de l'Empire.

Non satisfait de l'enseignement musical dispensé par le maître de musique du palais, Rodolphe commence à étudier le piano avec Ludwig van Beethoven dès 1804. La date exacte du début de cette collaboration s'est perdue mais elle marque le commencement d'une relation qui deviendra la plus importante, la plus loyale et la plus exigeante que Beethoven ait jamais entretenue avec un mécène. L'archiduc ne se contente pas d'apprendre le piano, il souhaite également composer. Beethoven reconnaît rapidement le sérieux et le talent de son élève princier. En 1808, Rodolphe a suffisamment gagné la gratitude de son maître pour recevoir la dédicace du Quatrième Concerto pour piano en sol majeur opus 58, première d'une longue série de dédicaces.

La bibliothèque musicale que Rodolphe constitue témoigne de l'ampleur de sa passion. Dès 1814, elle compte quelque cinq mille sept cents pièces de huit cent vingt-cinq compositeurs, et elle continue de s'enrichir par la suite. L'archiduc ouvre généreusement cette collection à Beethoven qui peut ainsi consulter les partitions dont il a besoin. Le compositeur Johann Friedrich Reichardt, de passage à Vienne, rencontre Rodolphe lors d'une soirée musicale et se montre impressionné tant par son interprétation de Mozart que par sa personnalité : « L'Archiduc est si modeste et si simple dans toute sa conduite, et si dépourvu de cérémonie, qu'il est facile d'être auprès de lui. »

Au début de l'année 1809, alors que Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie et frère de Napoléon, propose à Beethoven un poste lucratif à Cassel, Rodolphe prend l'initiative de retenir le compositeur à Vienne. Il devient la force motrice, tant par son argent que par son influence, d'un accord de mécénat destiné à assurer l'avenir matériel de Beethoven. Le contrat formel est signé le 1er mars 1809. L'archiduc y insère, à la grande irritation de Beethoven, de nombreux « et », « mais » et « attendu que » juridiques avant que le document ne prenne sa forme définitive. Le préambule souligne que « les démonstrations quotidiennes que Monsieur Ludwig van Beethoven donne de son extraordinaire talent et de son génie comme artiste musical et compositeur ont suscité le désir qu'il puisse surpasser les grandes attentes justifiées par les expériences obtenues jusqu'à présent ». L'archiduc Rodolphe garantit mille cinq cents florins par an, auxquels s'ajoutent sept cents florins du prince Lobkowitz et mille huit cents florins du prince Ferdinand Kinsky, pour un total de quatre mille florins annuels. Cette somme représente environ quatre fois le salaire d'un fonctionnaire de la classe moyenne et permet à Beethoven de se consacrer pleinement à la composition sans souci financier immédiat.

En échange, Beethoven s'engage simplement à ne pas quitter l'Autriche ni voyager hors du pays sans l'autorisation des parties contractantes. Cette rente viagère constitue une garantie précieuse pour un compositeur dont la surdité croissante rend de plus en plus difficiles les apparitions publiques comme pianiste. Bien que Beethoven espère également être nommé maître de chapelle impérial, poste qui n'adviendra jamais, le contrat prévoit que son éventuel salaire de cour serait déduit de la rente, ou que celle-ci continuerait à vie en cas d'incapacité.

En mai 1809, lors de l'invasion française de Vienne et du bombardement de la ville, Rodolphe quitte la capitale avec la famille impériale. Ce départ inspire à Beethoven la Sonate pour piano en mi bémol majeur opus 81a intitulée Les Adieux, l'absence et le retour. Beethoven insiste auprès de son éditeur Breitkopf & Härtel pour que le titre soit publié à la fois en français et en allemand, soulignant que « Lebewohl » signifie quelque chose de très différent de « Les Adieux ». Le premier se dit « d'une manière chaleureuse à une seule personne », tandis que le second s'adresse « à une assemblée entière, à des villes entières ». Cette précision révèle l'attachement personnel que Beethoven éprouve pour son jeune élève et mécène. La sonate constitue le seul véritable opus programmatique pour piano de Beethoven, dont les trois mouvements portent les titres explicites correspondant aux sentiments du compositeur face au départ, à l'absence et au retour de l'archiduc.

Rodolphe ne se contente pas d'être un élève passif. Il compose lui-même et Beethoven lui donne des leçons de composition à partir de 1809, préparant pour lui du matériel pédagogique puisé dans les traités de Fux, Kirnberger, Albrechtsberger et d'autres théoriciens. Au début de 1818, Beethoven compose un thème de quatre mesures intitulé « O Hoffnung » (Ô Espérance) et confie à Rodolphe la tâche de composer des variations sur ce sujet. L'archiduc répond en écrivant quarante variations, nombre supérieur à celui de tous les ensembles de variations de Beethoven. L'œuvre comporte une introduction étendue dans le ton mineur et se termine par une imposante coda fugale de près de cent mesures. Beethoven examine la composition comme s'il s'agissait de sa propre œuvre, proposant de nombreux amendements. Rodolphe recopie une seconde version intégrant ces corrections, que Beethoven révise de nouveau avec le même soin méticuleux. Le résultat final, publié comme œuvre de Rodolphe en 1819, doit beaucoup à l'enseignement et à l'exemple de Beethoven. Le compositeur la décrit comme un chef-d'œuvre, bien que l'écriture des voix soit moins habile et les méthodes de variation moins imaginatives que dans ses propres compositions.

Les rencontres entre Beethoven et Rodolphe se déroulent presque toujours au palais de l'archiduc, où des facilités plus élégantes que de simples cahiers de conversation sont disponibles pour la communication écrite rendue nécessaire par la surdité du compositeur. Rodolphe ne fait ainsi pratiquement jamais d'entrées dans les cahiers de conversation de Beethoven, peut-être aussi parce que sa voix douce est inhabituellement claire. L'archiduc fournit occasionnellement une aide financière au-delà de la rente régulière et semble payer un supplément pour ses leçons de composition. Toutefois, il sollicite parfois Beethoven pour des contributions charitables. Le compositeur écrit en mars 1818 : « À travers ma malheureuse connexion avec cet Archiduc, j'ai été réduit presque à la mendicité. Je ne peux pas voir les gens mourir de faim. Je dois les aider. » Cette remarque suggère que Rodolphe induisait Beethoven à faire des contributions substantielles pour aider les nécessiteux.

En 1811, Rodolphe aurait pu succéder à l'archevêché d'Olmütz mais y renonce, probablement pour se concentrer sur ses études musicales. L'archevêque précédent meurt le 20 janvier 1819 et Rodolphe, possédant le droit de succession, est officiellement nommé le 4 juin de la même année. La cérémonie d'intronisation est prévue pour mars 1820. Dès le début, Beethoven conçoit sa Missa Solemnis en ré majeur opus 123 pour cette occasion solennelle. L'œuvre, la plus vaste de toutes ses compositions sacrées, lui est dédiée. Toutefois, Beethoven sous-estime considérablement le temps nécessaire à l'achèvement de cette messe monumentale, qui ne sera terminée que bien après la cérémonie.

La liste des œuvres dédiées à l'archiduc Rodolphe témoigne de l'importance de leur relation : outre le Quatrième Concerto pour piano et la Missa Solemnis, figurent la Sonate pour violon en sol majeur opus 96, le Trio pour piano en si bémol majeur opus 97 connu à jamais sous le nom de « Trio à l'Archiduc », la monumentale Sonate pour piano « Hammerklavier » opus 106, la Sonate pour piano en ut mineur opus 111, la Grande Fugue pour quatuor à cordes opus 133 lorsqu'elle fut publiée séparément, ainsi que l'arrangement à quatre mains de cette fugue opus 134. Aucun autre compositeur important ne reçut jamais de Beethoven la dédicace d'une œuvre majeure, à l'exception de Joseph Haydn et de Rodolphe Kreutzer pour des opus de jeunesse, ainsi que de quelques mécènes aristocratiques.

Bien que destiné à une carrière ecclésiastique, Rodolphe ne peut, en raison de sa naissance impériale, devenir musicien professionnel. Né dans une famille d'empereurs, tel est son métier. Néanmoins, son dévouement à la musique dépasse de loin celui d'un simple amateur éclairé. Il consacre une part considérable de son temps et de son énergie à l'étude, à la pratique et à la composition, faisant de la musique le centre véritable de sa vie intellectuelle et spirituelle.

Rodolphe meurt à Baden près de Vienne le 24 janvier 1831, à l'âge de quarante-trois ans. Il demeure dans l'histoire musicale comme le plus important élève et mécène de Beethoven, celui dont le soutien financier et moral permit au compositeur de traverser les années les plus difficiles et les plus fécondes de sa vie créatrice. Leur relation, marquée par un respect mutuel et une affection sincère malgré l'immense distance sociale qui les séparait, illustre de manière exemplaire ce que le mécénat aristocratique put offrir de meilleur à l'art musical au tournant du XIXe siècle.