Symphonie n°1
Structure & Mouvements
Notice Analytique
La symphonie s'ouvre par une introduction lente marquée Adagio molto, qui attire immédiatement l'attention par son ambiguïté tonale délibérée. Les premiers accords, confiés aux vents sur un accompagnement pizzicato des cordes, forment un accord de septième de dominante de fa majeur, créant une instabilité harmonique qui ne se résout qu'à la quatrième mesure, révélant enfin la tonalité d'ut majeur de l'ouvrage. Cette entrée en matière, qui commence dans la « mauvaise » tonalité et sur une dissonance, constitue une transgression mesurée des conventions, suffisamment audacieuse pour marquer les esprits sans franchir les limites du bon goût. Le motif principal de cette introduction, fondé sur un demi-ton ascendant entendu à maintes reprises, établit un élément thématique qui traversera l'ensemble de la symphonie sous diverses formes, tantôt mélodique, tantôt harmonique. Beethoven exploite ce simple intervalle avec une variété remarquable, le manipulant, le renversant, l'inversant rythmiquement pour créer une unité motivique qui constitue l'un des fondements structurels de l'œuvre. L'introduction se poursuit par une série de montées et de descentes scalaires qui préfigurent le matériau du finale, dont Beethoven possédait déjà les idées directrices au moment de la composition. Le passage à l'Allegro con brio s'effectue avec vigueur, dévoilant un thème principal au caractère militaire dont la carrure rythmique reste volontairement régulière et les modulations modestes. Le développement et la coda, sans atteindre les proportions qu'ils prendront dans les symphonies ultérieures, restent contenus dans des limites classiques. Une grande partie du mouvement est marquée forte ou fortissimo, l'orchestre intervenant le plus souvent au complet, ce qui contribue à une certaine monochromie orchestrale que la critique contemporaine ne manqua pas de relever. Le recenseur de la première exécution nota ainsi que « les instruments à vent étaient trop employés, de sorte qu'il s'agissait davantage de musique d'harmonie que de véritable musique orchestrale ». Cette remarque, formulée dans un esprit critique, témoigne en réalité d'une évolution fondamentale dans la conception beethovenienne de l'orchestre : contrairement à Mozart et Haydn qui réservaient généralement aux cordes le rôle prédominant, Beethoven établit dès sa Première Symphonie un équilibre entre vents et cordes, traitant les deux familles instrumentales en partenaires égaux. Cette approche, qui devait susciter l'incompréhension de certains auditeurs habitués aux proportions classiques, constitue l'une des innovations majeures de Beethoven dans le domaine symphonique, innovation dont il ne se départira jamais dans les œuvres suivantes et qu'il développera avec une imagination orchestrale toujours renouvelée.
Le deuxième mouvement, Andante cantabile con moto en fa majeur, adopte une forme sonate quelque peu inhabituelle pour un mouvement lent. Beethoven y cultive une atmosphère proche du style galant du XVIIIe siècle, avec son élégance précieuse et ses ornements raffinés, tonalité stylistique assez éloignée de son tempérament habituel mais qu'il savait manier avec habileté lorsque les circonstances l'exigeaient. Les gammes, qui jouent un rôle structurel important dans l'ensemble de la symphonie, apparaissent ici principalement sous forme descendante et brève, dérivées de la figure pointée de la troisième mesure. Dans la coda cependant, cette figure pointée s'étend en une gamme complète qui, lors de sa répétition, se trouve accompagnée par la flûte jouant une gamme ascendante en contrepoint, préfigurant ingénieusement la gamme qui formera le thème principal du mouvement suivant. Cette continuité thématique entre les mouvements témoigne du souci d'unification qui anime Beethoven, même dans une œuvre aussi proche des modèles classiques que cette Première Symphonie. Le mouvement maintient un ton de gaieté modérée, évitant les contrastes dramatiques pour privilégier la fluidité mélodique et l'équilibre formel.
Le troisième mouvement porte l'appellation de Menuetto, mais son indication de tempo Allegro molto e vivace révèle qu'il s'agit en réalité d'un scherzo, cette forme beethovenienne caractéristique qui remplacera progressivement le menuet traditionnel dans ses symphonies. Le mouvement se distingue par son caractère enjoué et sa vivacité, bien qu'il demeure, aux dires de certains commentateurs, l'un des scherzos les moins distinctifs que Beethoven ait jamais écrits. La tonalité principale d'ut majeur est maintenue sans grande aventure harmonique, et l'ensemble conserve ce ton de gaîté mesurée qui caractérise toute la symphonie. Le trio, section centrale traditionnelle des mouvements de danse, offre un contraste de caractère sans pour autant s'éloigner des conventions établies. Après le trio, le menuet est repris dans son intégralité, suivant le schéma ternaire habituel, avant de mener directement au finale.
Le finale débute, comme le premier mouvement, par une introduction lente marquée Adagio. Cette introduction constitue l'une des pages les plus inventives de toute la symphonie, celle qui annonce le plus clairement les audaces futures de Beethoven. Elle construit progressivement, note par note, une gamme ascendante d'ut majeur, procédé aussi simple dans son principe que saisissant dans son effet. Après cette montée graduée et théâtrale, l'Allegro molto e vivace proprement dit éclate avec une énergie débordante. Le thème principal, fondé sur cette gamme ascendante qui a été si soigneusement préparée, se déploie avec une vigueur rythmique irrésistible. Beethoven avait initialement conçu ce matériau pour le premier mouvement, avant de décider de le transférer au finale, décision qui témoigne d'une conception formelle novatrice : contrairement à la tradition symphonique classique où le premier mouvement porte le poids principal de l'œuvre, Beethoven oriente déjà sa Première Symphonie vers un finale substantiel qui devient le point culminant et la résolution de l'ensemble. Cette tendance à accorder une importance croissante au dernier mouvement deviendra l'une des caractéristiques majeures de son écriture symphonique ultérieure. Le mouvement maintient une atmosphère joyeuse et brillante, exploitant les ressources de l'orchestre avec une efficacité qui assure à l'œuvre une conclusion éclatante.
Contexte & Analyse
La Première Symphonie en ut majeur, opus 21, de Ludwig van Beethoven occupe une place singulière dans l'histoire de la musique symphonique. Composée durant l'hiver 1799-1800, l'œuvre marque l'entrée officielle de Beethoven dans le genre symphonique à l'âge de vingt-neuf ans, après qu'il eut longtemps hésité à affronter un domaine où régnaient encore les ombres tutélaires de Haydn et de Mozart. Cette prudence explique en partie le caractère relativement mesuré de l'ouvrage, conçu pour séduire le public viennois sans le brusquer par des audaces excessives. La partition s'inscrit dans la continuité directe des symphonies londoniennes de Haydn, dont elle reprend les grandes lignes formelles, la durée et les principes de développement thématique, tout en annonçant déjà certaines particularités qui deviendront caractéristiques du langage beethovenien.
La création de l'œuvre eut lieu le mercredi 2 avril 1800 au Burgtheater de Vienne, lors d'un concert-bénéfice que Beethoven avait eu grand-peine à obtenir du directeur des théâtres de la cour, le baron Peter von Braun. Ces dates de concert, très convoitées, étaient en effet difficiles à décrocher pour un compositeur, les théâtres étant généralement réservés à l'opéra en dehors de la Semaine sainte. La dédicace des Sonates opus 14 à l'épouse du baron, Joséphine von Braun, avait sans doute contribué à faciliter l'accès de Beethoven à cette prestigieuse salle. Le programme du concert, décrit par l'Allgemeine musikalische Zeitung comme « le plus intéressant depuis longtemps », comprenait une symphonie non précisée de Mozart, deux mouvements de l'oratorio La Création de Haydn, une improvisation au piano par Beethoven lui-même, et trois œuvres encore inédites du compositeur : le Septuor, la Première Symphonie et un concerto pour piano. L'ensemble constituait une présentation calculée, associant le répertoire établi de Mozart et Haydn aux nouvelles productions d'un compositeur désireux d'asseoir sa réputation auprès du public viennois. Le Septuor, œuvre élégante en six mouvements écrite dans un style de divertimento accessible, rencontra un succès immédiat qui devait par la suite agacer Beethoven, les critiques conservateurs l'utilisant régulièrement comme étalon pour critiquer ses œuvres ultérieures plus audacieuses.
L'accueil de la Première Symphonie fut dans l'ensemble favorable, le critique de l'Allgemeine musikalische Zeitung la qualifiant d'œuvre « nouvelle » sans toutefois insister outre mesure sur son originalité. Cette réserve s'explique aisément : en se maintenant délibérément dans les limites du style classique, en évitant les hardiesses qu'il avait déjà explorées dans certaines sonates pour piano comme la Pathétique, Beethoven s'était assuré un accueil bienveillant du public viennois. L'œuvre témoigne de sa maîtrise technique, de son sens de l'orchestration et de son habileté formelle, sans pour autant révéler pleinement la puissance expressive qu'il allait déployer dans ses symphonies ultérieures. Avec le Septuor et les autres œuvres du concert du 2 avril 1800, Beethoven s'était présenté prudemment devant le public viennois, réservant pour plus tard les audaces qui allaient transformer le langage symphonique. La Première Symphonie en ut majeur demeure ainsi le témoignage d'un compositeur encore attaché aux conventions du XVIIIe siècle tout en laissant entrevoir, par quelques traits choisis, la révolution musicale qu'il s'apprêtait à accomplir.