Symphonie n°2

Op. 36

Contexte & Analyse

La Deuxième Symphonie en ré majeur, opus 36, de Ludwig van Beethoven représente un tournant décisif dans l'évolution du compositeur et, au-delà, dans l'histoire du genre symphonique. Achevée en 1802 après avoir été commencée dès 1800, l'œuvre fut créée le mardi 5 avril 1803 au Theater an der Wien lors d'un concert-bénéfice où figuraient également la Première Symphonie, le Troisième Concerto pour piano et l'oratorio Christus am Ölberge. Les circonstances de cette création méritent d'être rapportées avec quelque détail, tant elles révèlent les conditions matérielles dans lesquelles s'exerçait alors l'activité musicale à Vienne. Début 1803, Beethoven avait obtenu un poste de compositeur résident au Theater an der Wien, théâtre indépendant dirigé par Emanuel Schikaneder, librettiste de la Flûte enchantée. Ce poste lui conférait le droit d'occuper des chambres dans le théâtre avec son frère Carl et, surtout, de disposer de la salle pour organiser un concert à son bénéfice. L'année précédente, le baron Braun, directeur des théâtres impériaux, avait refusé d'allouer une date à Beethoven, mais le Theater an der Wien se montrait naturellement plus accommodant envers ses propres compositeurs.

La journée du 5 avril 1803 fut d'une longueur épuisante pour tous les participants. Ferdinand Ries rapporte avoir trouvé Beethoven encore au lit à cinq heures du matin, occupé à écrire les parties de trombones pour l'oratorio, sans doute un ajout de dernière minute à l'instrumentation. La répétition générale commença à huit heures et se poursuivit jusqu'à quatorze heures trente, moment où l'ensemble des musiciens se trouvait dans un état d'épuisement complet. Le prince Lichnowsky, qui supervisait les préparatifs, fit alors servir de la viande froide et du vin, ce qui permit de restaurer les forces de chacun. Après ce repas, l'oratorio fut répété une nouvelle fois à la demande du prince. Le concert débuta à dix-huit heures et dura environ trois heures. Toutes les œuvres au programme, à l'exception de la Première Symphonie, recevaient leur première exécution publique. Le Troisième Concerto pour piano n'était même pas entièrement écrit, et Ignaz Seyfried, qui tourna les pages pour Beethoven durant l'exécution, raconte n'avoir vu que des feuilles presque vides, parsemées de quelques hiéroglyphes incompréhensibles servant d'aide-mémoire au compositeur qui joua la partie soliste presque entièrement de mémoire. Les prix des billets avaient été triplés par rapport aux tarifs habituels, mais la salle affichait néanmoins complet, témoignant de l'attrait que la musique de Beethoven exerçait déjà sur les connaisseurs viennois. Le concert rapporta au compositeur la somme considérable de 1800 florins, montant supérieur à ce qu'il pouvait espérer gagner en une année entière.

La Deuxième Symphonie avait été achevée un an avant sa création, au terme d'un parcours créatif profondément marqué par les circonstances biographiques. Durant l'été 1802, Beethoven avait séjourné à Heiligenstadt, petit village thermal situé au nord de Vienne, sur les conseils de son médecin qui espérait qu'un repos à la campagne et des bains minéraux pourraient arrêter la progression de sa surdité. Le compositeur loua des chambres dans une maison paysanne de la Herrengasse (ultérieurement Probusgasse), dont les fenêtres donnaient sur les collines, les champs et le Danube, avec les montagnes des Carpates à l'horizon. Loin de constituer des vacances, ce séjour devait s'avérer d'une productivité extraordinaire. Beethoven avait apporté avec lui ses carnets d'esquisses et la Deuxième Symphonie presque achevée, et il se livra à un travail intense au milieu de la nature. Cette période culmina en octobre 1802 avec la rédaction du célèbre Testament d'Heiligenstadt, document déchirant dans lequel Beethoven exprime son désespoir face à sa surdité progressive et envisage le suicide avant de choisir finalement l'endurance et la poursuite de son art. Le retour de Heiligenstadt marqua véritablement un nouveau départ. Seulement huit jours après avoir quitté le village, le 10 octobre, Beethoven écrivait avec enthousiasme à l'éditeur Breitkopf et Härtel au sujet de ses nouvelles œuvres. Selon le témoignage de Carl Czerny, c'est à ce moment que Beethoven aurait déclaré ne plus être satisfait de ce qu'il avait produit jusque-là et vouloir désormais suivre une voie nouvelle. Cette affirmation trouve sa confirmation dans les œuvres immédiatement conçues après Heiligenstadt, qui montrent effectivement un caractère plus audacieux et s'éloignent davantage de l'héritage de Haydn et Mozart.

Le contexte de cette création biographique rend d'autant plus remarquable le caractère résolument joyeux de la Deuxième Symphonie. Composée pour l'essentiel durant cette période de profonde détresse personnelle, l'œuvre ne laisse transparaître aucune trace du désespoir qui habitait son créateur. Bien au contraire, elle déploie une exubérance, une vitalité et un humour qui en font l'une des symphonies les plus enjouées du répertoire. Cette dichotomie entre la souffrance intime et l'éclat de la création témoigne de la capacité de Beethoven à transcender sa condition personnelle par l'art. L'œuvre représente également un progrès considérable par rapport à la Première Symphonie. Là où cette dernière demeurait encore marquée par la prudence et le désir de ne pas brusquer le public viennois, la Deuxième affiche une ambition bien supérieure. D'une durée probablement inégalée pour l'époque, elle déploie un traitement orchestral infiniment plus riche et varié, exploitant les ressources de l'orchestre avec une imagination qui annonce les grandes symphonies à venir. Le ton général de l'œuvre évoque celui d'une comédie opératique, comme si Beethoven, après avoir tenté l'opera seria avec Christus am Ölberge, s'essayait ici à l'opera buffa sous forme symphonique.

L'accueil de la Deuxième Symphonie lors de sa création fut globalement favorable, bien que certains auditeurs aient été déconcertés par l'ampleur et l'audace de l'ouvrage. Les comptes rendus de la presse musicale soulignèrent la nouveauté de la conception et la richesse de l'orchestration, tout en notant que l'œuvre exigeait des interprètes une habileté technique considérable. Avec le recul de l'histoire, la Deuxième Symphonie apparaît comme une œuvre charnière dans l'évolution de Beethoven, celle où le compositeur abandonne définitivement la prudence qui caractérisait encore sa Première Symphonie pour affirmer sa personnalité avec une force nouvelle. L'œuvre annonce directement la Symphonie Héroïque qui devait suivre l'année suivante et avec laquelle elle partage cette même ambition monumentale, cette même volonté d'élargir les dimensions du genre symphonique au-delà des limites établies par Haydn et Mozart. La Deuxième Symphonie demeure ainsi le témoignage d'un compositeur qui, au sortir de la plus grave crise de son existence, choisit d'affirmer par la création la victoire de l'esprit sur l'adversité.

Structure & Mouvements

1.Adagio molto – Allegro con brio 4/4
Ré majeur
2.Larghetto 3/8
La majeur
3.Scherzo: Allegro 3/4
Ré majeur
4.Allegro molto 2/2
Ré majeur

Notice Analytique

L'œuvre s'ouvre par une introduction lente marquée Adagio molto, d'une ampleur et d'une complexité qui dépassent de loin celle de la Première Symphonie. Cette introduction expansive et kaléidoscopique établit immédiatement le caractère théâtral de l'ensemble, déployant une riche palette harmonique et orchestrale qui prépare l'arrivée de l'Allegro con brio proprement dit. Le premier mouvement fait preuve d'une énergie débordante et d'une inventivité thématique qui marquent une évolution significative par rapport aux premiers essais symphoniques du compositeur. Le développement et la coda atteignent des proportions qui annoncent les vastes architectures des symphonies ultérieures, même si Beethoven demeure encore, dans une certaine mesure, fidèle aux conventions formelles classiques. L'orchestration témoigne d'une maîtrise croissante, avec un équilibre entre les familles instrumentales qui permet à chaque pupitre de s'exprimer pleinement. Les vents, en particulier, bénéficient d'un traitement qui confirme l'approche novatrice inaugurée dans la Première Symphonie, approche qui avait suscité les réserves de certains critiques attachés aux proportions mozartiennes et haydniennes.

Le deuxième mouvement, Larghetto en la majeur, constitue l'une des pages les plus remarquables de toute la symphonie. Contrairement aux mouvements lents élégants mais relativement conventionnels de la Première Symphonie, ce Larghetto déploie une profondeur expressive et une intensité lyrique qui annoncent les grands mouvements lents des symphonies héroïques à venir. Le mouvement, écrit dans une forme sonate inhabituellement développée pour un tempo lent, progresse avec une gravité sereine qui n'exclut pas les moments de tendresse intime. L'orchestration atteint ici un degré de raffinement remarquable, avec des dialogues subtils entre les différents pupitres et une utilisation particulièrement inspirée des instruments à vent. Le caractère chantant des thèmes, la richesse des développements harmoniques et la noblesse de l'inspiration confèrent à ce mouvement une dimension méditative qui contraste efficacement avec la vigueur du mouvement précédent et l'exubérance de ceux qui suivent. Cette capacité à créer des contrastes expressifs marqués entre les mouvements deviendra l'une des caractéristiques essentielles de l'écriture symphonique beethovenienne.

Le troisième mouvement porte l'appellation de Scherzo, confirmant ainsi le remplacement définitif du menuet traditionnel par cette forme plus vive et plus dramatique que Beethoven avait déjà expérimentée dans ses œuvres de musique de chambre. Marqué Allegro, ce scherzo déploie une verve rythmique et une inventivité mélodique qui en font l'un des mouvements les plus réussis de toute la partition. Le caractère enjoué du mouvement principal s'oppose au trio central, qui offre un contraste de texture et d'atmosphère sans pour autant ralentir l'élan général. Le retour du scherzo après le trio s'effectue avec une énergie renouvelée, menant directement au finale sans interruption véritable. Cette continuité entre les mouvements témoigne du souci croissant de Beethoven d'assurer l'unité architecturale de ses grandes œuvres instrumentales, préoccupation qui culminera dans les symphonies ultérieures où les transitions entre mouvements deviendront parfois des moments dramatiques essentiels.

Le finale, Allegro molto, couronne l'ensemble avec une débauche d'énergie et de virtuosité orchestrale. Ce mouvement, d'une longueur et d'une complexité remarquables, confirme la tendance déjà perceptible dans la Première Symphonie à conférer au dernier mouvement un poids structural égal sinon supérieur à celui du premier. Beethoven déploie ici toutes les ressources de son orchestre avec une assurance qui témoigne de sa maîtrise croissante du genre symphonique. Les thèmes, d'une vitalité irrésistible, se succèdent et s'entrecroisent dans un tissu contrapuntique d'une richesse inédite. Le développement explore des régions harmoniques audacieuses, et la coda finale, d'une ampleur considérable, porte l'œuvre à son paroxysme dans une affirmation triomphale de la tonalité de ré majeur. L'ensemble du mouvement respire la joie et la confiance, semblant défier les conventions autant que les difficultés personnelles que traversait son créateur au moment de sa composition.