Symphonie n°5

Op. 67

Contexte & Analyse

La Symphonie n° 5 en do mineur, opus 67, s'inscrit dans une période de maturation particulièrement dense de l'activité créatrice de Beethoven. Commencée au début de l'année 1804, au moment même où le compositeur achevait la Symphonie Héroïque, elle fut rapidement mise de côté pour permettre l'achèvement de l'opéra Leonore. Les premières esquisses connues, conservées dans le manuscrit Landsberg 6, concernent le troisième mouvement et témoignent déjà de la présence du motif de quatre notes (mesures 19-20) qui, avec une accentuation différente, jouera un rôle central dans le premier mouvement et dans l'ensemble de la symphonie. Le comte Franz von Oppersdorff, qui avait commandé une symphonie à Beethoven pour cinq cents florins, versa un acompte de deux cents florins en juin 1807, alors que les esquisses de l'œuvre en do mineur avaient repris. Après l'achèvement de la Messe en ut, le travail se poursuivit régulièrement et la symphonie fut pratiquement terminée vers la fin de l'année 1807.

La création eut lieu le 22 décembre 1808 au Theater an der Wien, dans le cadre d'un concert-fleuve qui débuta à dix-huit heures trente et ne s'acheva qu'à vingt-deux heures trente. Le programme, entièrement consacré aux œuvres de Beethoven, comportait notamment la création simultanée des Symphonies n° 5 et n° 6, ainsi que des extraits de la Messe en ut, le Concerto pour piano n° 4 et la Fantaisie chorale. La salle n'était pas chauffée, les répétitions avaient été insuffisantes, et le concert fut émaillé d'incidents, notamment un arrêt au cours de la Fantaisie chorale. L'annonce du concert, rédigée par Beethoven lui-même, présentait les symphonies dans un ordre inversé par rapport à leur numérotation définitive : la Symphonie n° 6 « Pastorale » y était annoncée comme « n° 5 », et la Cinquième comme « n° 6 ». L'œuvre est dédiée au prince Franz Joseph Maximilian von Lobkowitz et au comte Andreas Kyrillovitch Razumovsky, deux des plus importants mécènes du compositeur.

Structure & Mouvements

1.Allegro con brio 2/4
Do mineur
2.Andante con moto 3/8
3.Scherzo: Allegro 3/4
Do mineur
4.Allegro 4/4
Do majeur

Notice Analytique

Le premier mouvement, Allegro con brio, s'ouvre par l'un des gestes les plus célèbres de toute la littérature symphonique : trois sol suivis d'un mi bémol, formant le motif rythmique « da-da-da-dum » qui dominera l'ensemble du mouvement et résonnera jusqu'au finale. Ces quatre notes constituent l'embryon de l'œuvre, condensant en une formule d'une extrême concision l'idée thématique (das Thema) qui sous-tend la symphonie. L'ouverture crée d'emblée une ambiguïté tonale : les premières notes semblent indiquer mi bémol majeur, mais la tonalité réelle est do mineur, instaurant une tension que Beethoven exploite tout au long du mouvement. Les notes d'ouverture (sol-mi bémol-fa-ré) dessinent une forme en S (descente, montée, descente) qui servira d'armature mélodique à tous les thèmes de la symphonie. Le rythme propulsif commence par un silence sur le premier temps de la mesure à deux-quatre, suivi de trois croches qui propulsent la musique vers la mesure suivante, créant un effet que l'on peut qualifier de « monorythme ». L'atmosphère mêle le pathos et l'agitation, avec des réminiscences du style « Sturm und Drang » de Haydn, renforcées par de grands gestes rhétoriques caractéristiques de l'opéra de sauvetage français. Le mouvement développe avec une intensité extraordinaire ce matériau minimal, explorant les possibilités d'un motif que Beethoven soumet à une concentration thématique d'une rigueur sans précédent.

Le deuxième mouvement, Andante con moto, arrive soudainement, comme une oasis après la tempête du premier mouvement. Son thème principal, confié aux violoncelles, se déploie en la bémol majeur, tonalité qui assure la même fonction de libération de la tension de do mineur que dans la Sonate « Pathétique ». Dans les esquisses, Beethoven avait d'abord noté ce thème avec l'indication « Andante quasi menuetto », suggérant un caractère de danse mesurée. Le thème se distingue par sa configuration étrangement anguleuse, construite sur plusieurs transpositions de la forme en S du premier mouvement, aux intervalles élargis. Le motif rythmique du mouvement initial y est apprivoisé : au lieu du motif en anacrouse qui propulsait l'Allegro con brio, il adopte une forme plus fluide commençant sur le temps fort. La forme du mouvement est singulière : il s'agit de variations doubles alternantes, articulées autour de deux thèmes contrastés. Le thème A, tendre et chantant, alterne avec un thème B qui débute doucement en la bémol majeur avant d'éclater en une péroraison de cuivres en do majeur. Cette fanfare en do majeur préfigure l'éclatement final de la symphonie, dont elle constitue comme une lointaine prémoni tion. À la fin de chaque paire de variations, la musique se retire dans une brume mystérieuse, comme si elle avait perdu le fil de sa pensée. La dernière variation du thème A prend la forme d'une étrange marche staccato confiée aux bois, dont le caractère oscille entre la parodie et l'inquiétude, annonçant l'ambiance du mouvement suivant.

Le troisième mouvement, marqué Allegro, est un scherzo dans son mètre, son tempo et sa forme générale (scherzo et trio), mais son caractère s'éloigne de l'enjouement habituel du genre : il est teinté de l'atmosphère sombre et tendue que Beethoven associe à la tonalité de do mineur. Le mouvement débute par un discours murmuré aux basses, auquel répond un appel des cors et des vents sur un thème sévèrement agressif. Les intentions précises de Beethoven concernant la structure de ce mouvement demeurent incertaines, en raison de révisions effectuées lors des répétitions de la création et d'instructions peut-être perdues lors de l'envoi des corrections à l'éditeur Breitkopf & Härtel. La version publiée présente une forme en trois parties relativement conventionnelle (scherzo-trio-scherzo varié), mais certaines sources suggèrent que Beethoven aurait pu envisager une forme en cinq parties avec deux reprises du trio. La fin du scherzo se dissout progressivement dans un brouillard sonore, créant une transition d'une grande originalité vers le finale. Cette section mystérieuse, construite sur des pizzicati murmurants des cordes graves et un roulement de timbales, prépare l'irruption triomphale du mouvement final.

Le finale, Allegro, marque l'aboutissement du parcours dramatique de la symphonie, concrétisant le mouvement de l'obscurité vers la lumière, de do mineur vers do majeur, du destin qui frappe vers le triomphe joyeux. Beethoven fait appel aux trombones, instrument alors associé à la musique sacrée et à l'opéra, leur conférant ici une fonction solennelle et victorieuse. L'irruption du do majeur, après la longue préparation du troisième mouvement, produit un effet de révélation d'une puissance exceptionnelle. L'éclat orchestral, la masse sonore, l'énergie rythmique ininterrompue contribuent à créer une impression de triomphe qui transcende les codes de la musique instrumentale de l'époque. La symphonie s'achève dans l'affirmation jubilante de la tonalité majeure, scellant la victoire sur les forces obscures évoquées dans les mouvements précédents.