Symphonie n°6 « Pastorale »

Op. 68

Contexte & Analyse

La Symphonie n° 6 en fa majeur, opus 68, dite « Pastorale », s'inscrit dans une démarche radicalement opposée à celle de la Cinquième Symphonie, dont elle est pourtant contemporaine. Achevée au printemps 1808, probablement vers le mois d'août, elle fut créée le 22 décembre de la même année au Theater an der Wien, dans le cadre du même concert-fleuve qui présentait également la Symphonie n° 5. Les premières esquisses d'une composition pastorale remontent à 1803, témoignant d'une maturation prolongée. Beethoven avait l'habitude de passer chaque été à la campagne, dans des villages des environs de Vienne comme Baden au sud ou Heiligenstadt au nord, et il écrivit un jour : « Personne ne peut aimer la campagne autant que moi. » Cette affection pour la nature inspire l'œuvre, que Beethoven sous-titre « Symphonie pastorale, ou Souvenir de la vie champêtre », en précisant dans une remarque célèbre : « Plus expression de sentiments que peinture ». Cette mention révèle l'attention qu'il porta à éviter que la musique ne dégénère en simple description pittoresque. Dans ses esquisses, des commentaires inhabituels témoignent de cette préoccupation : « Sinfonia Caracteristica – ou souvenirs de la vie champêtre », « Il est laissé à l'auditeur le soin de découvrir lui-même les situations », « Toute peinture dans la musique instrumentale perd sa valeur si elle est poussée trop loin ». L'œuvre est dédiée au prince Franz Joseph Maximilian von Lobkowitz et au comte Andreas Kyrillovitch Razumovsky, deux des principaux mécènes du compositeur.

Structure & Mouvements

1.Éveil d'impressions agréables en arrivant à la campagne: Allegro ma non troppo 2/4
Fa majeur
2.Scène au bord du ruisseau: Andante molto mosso 12/8
Si bémol majeur
3.Réunion joyeuse de paysans: Allegro 3/4
Fa majeur
4.Orage, tempête: Allegro 4/4
Fa mineur
5.Chant des pâtres. Sentiments de contentement et de reconnaissance après l'orage: Allegretto 6/8
Fa majeur

Notice Analytique

Le premier mouvement, « Éveil de sentiments joyeux en arrivant à la campagne », Allegro ma non troppo, représente l'arrivée du voyageur dans la campagne, moment où la ville cède la place aux champs et aux bois. La tonalité de fa majeur, que Haydn avait employée pour ses mouvements pastoraux dans ses oratorios, contribue à établir une atmosphère lumineuse et sereine. Beethoven se trouvait confronté à un double défi : éviter que l'œuvre ne se réduise à une simple illustration narrative, et concilier le style pastoral, paisible et peu dramatique, avec la dynamique et le mouvement propres au genre symphonique. La solution qu'il adopta consiste à fonder le mouvement sur un nombre restreint de motifs caractéristiques, soumis à une répétition beaucoup plus importante que dans le développement habituel, créant ainsi un caractère inhabituellement statique où seuls les niveaux dynamiques ou l'instrumentation se modifient. Dès le début, il évoque une atmosphère décontractée en introduisant délibérément une paire de quintes consécutives (mesures 11-12), suggérant une certaine informalité. Même dans la section de développement, le sens habituel de progression tonale fait largement défaut, les tonalités éloignées étant juxtaposées plutôt qu'utilisées comme base d'une progression harmonique. Les thèmes évoquent des mélodies folkloriques, des airs de flûte pastorale, des rythmes fluides. Les tonalités mineures sont pratiquement bannies (seules trois mesures en mineur), et la plupart du mouvement se déploie dans des nuances douces. Le développement demeure paisible, dénué de la tension dramatique qui caractérise les œuvres antérieures. Des vagues d'exaltation parcourent l'âme de l'auditeur, dans un état proche de la transe contemplative.

Le deuxième mouvement, « Scène au bord du ruisseau », Andante molto mosso, en si bémol majeur, reprend une esquisse ancienne dans laquelle Beethoven avait tenté de capturer le son d'un ruisseau. Le mouvement évoque le murmure et le babillage de l'eau, créant un sentiment d'éternité paisible. Il ne s'agit pas d'un contraste avec le premier mouvement, mais plutôt de son accomplissement : après l'arrivée vient l'immersion contemplative, la transe, l'extase flottante. La chaleur des cordes graves, avec les violoncelles divisés, contribue à cette atmosphère méditative. À la fin du mouvement, Beethoven introduit des imitations de chants d'oiseaux : le rossignol confié à la flûte, la caille au hautbois, et le coucou à la clarinette. Ces oiseaux ne sont pas des représentations réalistes d'oiseaux que Beethoven aurait entendus, comme le suggérait de façon peu plausible Anton Schindler, mais des figures poétiques, archétypales et symboliques. Beethoven avait composé en 1803 un lied sur le cri de la caille (« Der Wachtelschlag »), dans lequel l'oiseau était présenté comme louant Dieu. Influencé par l'ouvrage de Christian Sturm, « Réflexions sur les œuvres de Dieu dans le règne de la nature », il percevait toute la nature comme capable de louer Dieu. Il écrivit un jour : « Il me semble qu'à la campagne chaque arbre me dit : ''Saint ! Saint !'' » Ainsi, les chants d'oiseaux dans la symphonie peuvent être compris comme une expression de la louange de la Nature envers Dieu, tout comme le finale représentera celle des bergers.

Le troisième mouvement, « Joyeuse assemblée de paysans », Allegro, en fa majeur, évoque une danse champêtre en plein air, une fête villageoise dans l'après-midi, après le travail aux champs. Beethoven puisa dans le carnet d'esquisses de la Symphonie Héroïque une idée en deux-quatre, citation ou imitation d'une danse campagnarde, qui devint le trio. Il se souvenait également d'un orchestre champêtre qu'il avait vu lors d'une danse : le hautboïste qui ne parvenait pas à trouver le temps fort, le bassoniste éméché qui s'assoupissait par moments et se réveillait pour lâcher quelques notes. Ces souvenirs trouvèrent leur place dans le scherzo, contribuant à créer une atmosphère rustique et humoristique. La danse se déploie avec une bonhomie simple, évoquant la joie collective des paysans rassemblés pour célébrer la fin de leur labeur quotidien.

Le quatrième mouvement, « Orage, tempête », Allegro, en fa mineur, constitue le moment dramatique de l'œuvre. Bien que Beethoven se soit engagé à éviter les images et les événements, il ne pouvait se passer de l'orage, élément caractéristique du genre pastoral. La tempête interrompt la reprise du scherzo, comme si elle avait dispersé la danse et envoyé les paysans se mettre à l'abri. Cette interruption de la forme correspond à la nature même de l'orage : il survient sans transition logique, brise la forme musicale comme il brise la fête champêtre. La musique pastorale et la musique d'orage possédaient toutes deux une longue tradition et des conventions bien établies, notamment dans le domaine de l'opéra, mais Beethoven transcende ces conventions avec une musique d'une puissance sans précédent. Sur le plan tonal, le mouvement est presque entièrement instable, avec de nombreux accords de septième diminuée et une harmonie chromatique en perpétuel changement. Le rythme ne s'installe jamais longtemps dans un schéma régulier. Lorsque l'orage atteint son sommet, des instruments jusque-là silencieux sont ajoutés : un piccolo aigu, puis deux trombones, qui renforcent la puissance de la tempête. L'orage se calme progressivement, et le motif initial de « pluie » se transforme en une phrase évoquant un arc-en-ciel, confiée aux bois en do majeur, annonçant l'appel pastoral alpin (ranz des vaches) qui marque le début du finale.

Le cinquième mouvement, « Chant pastoral. Sentiments joyeux et reconnaissants après l'orage », Allegretto, en fa majeur, voit le retour de l'idylle champêtre. Les habitants émergent au soleil couchant avec soulagement et gratitude. Beethoven ne choisit pas le finale rapide habituel, et certainement pas un finale héroïque. Il s'agit d'une prière de remerciement dans la lueur du soleil couchant après la tempête. Le mouvement débute par un appel de cor des Alpes sonnant au loin, rappelant les troupeaux. Le tempo n'est pas celui d'un adagio, mais il reste fluide, paisible et beau, en six-huit, l'ancienne mesure pastorale. Presque tout le mouvement demeure en fa majeur, dans une sérénité retrouvée. L'ensemble de la symphonie cherche à faire ressentir à l'auditeur la beauté, la paix et la sainteté consumantes de la campagne, non seulement dans les sens mais dans l'âme. Les rythmes évoquent le balancement d'une charrette à cheval ou le babillage d'un ruisseau. Les longues répétitions de figures poursuivent le même objectif que dans la Cinquième Symphonie, mais à des fins opposées : là, féroce et fatale, ici, une transe de beauté et de contemplation.