Symphonie n°9 « Chorale »
Structure & Mouvements
Notice Analytique
Le premier mouvement, Allegro ma non troppo, un poco maestoso, en ré mineur, s'ouvre sur une évocation singulière du néant primordial. Des tremolos murmurants aux cordes dessinent une quinte vide la-mi dont l'ambiguïté harmonique initiale masque la véritable tonalité. Cette émergence progressive de la matière sonore évoque le chaos de La Création de Haydn, mais au lieu de résoudre vers une lumière rayonnante en do majeur, l'incertitude se transforme en une proclamation martiale et menaçante en ré mineur. Le mouvement adopte une forme sonate profondément déstabilisée. Contrairement aux symphonies antérieures où Beethoven établissait fermement la tonalité principale, ici le ré mineur demeure instable tout au long du développement. Les modulations fréquentes et les relations tonales inhabituelles créent un sentiment d'errance et de recherche inassouvie. Le premier thème, caractérisé par un motif descendant en rythme pointé, domine une large part du mouvement. Quelques brefs moments de tendresse lyrique en si bémol majeur offrent un contraste passager, annonçant le thème de la Freude qui animera le finale. La coda transforme progressivement le matériau thématique en une marche funèbre qui semble ensevelir l'idéal héroïque célébré vingt ans plus tôt dans la Symphonie Héroïque. Le mouvement s'achève dans l'irésolution et le désespoir, préparant ainsi la nécessité d'un finale conclusif et rédempteur.
Le deuxième mouvement, Molto vivace, constitue un scherzo en ré mineur placé de manière inhabituelle avant le mouvement lent. Beethoven renonce ici à l'appellation traditionnelle de scherzo, peut-être parce que le caractère général de la pièce dépasse la simple notion de plaisanterie. Le mouvement combine de manière magistrale les procédés de la fugue et de la forme sonate, le thème principal servant à la fois de sujet fugué et de premier thème. Introduit en imitation serrée dès les premières mesures, ce motif bondissant et infatigable se développe en un perpetuum mobile frénétique. Une difficulté particulière réside dans le traitement des timbales, accordées non pas sur la tonique et la dominante comme le voulait l'usage, mais sur fa et fa à l'octave, créant ainsi des perturbations harmoniques inattendues. Le trio, en ré majeur et en mesure binaire, offre un contraste saisissant. Sur un bourdon évoquant la musette, Beethoven déploie une mélodie pastorale d'une simplicité désarmante qui grandit par répétitions jusqu'à prendre une dimension presque monumentale. Ce thème contient en germe les notes initiales du thème de la Freude dans un rythme différent. Le retour du scherzo s'effectue selon le schéma habituel, avant une coda brève et moqueuse qui termine le mouvement de manière précipitée.
Le troisième mouvement, Adagio molto e cantabile, en si bémol majeur, déploie une étendue temporelle exceptionnelle, dépassant en durée les trois autres mouvements réunis. Beethoven y adopte le principe des variations doubles, procédé développé principalement par Haydn, mais l'adapte selon ses propres exigences. Contrairement à l'usage qui voulait que les deux thèmes contrastent fortement, souvent l'un en majeur et l'autre en mineur, Beethoven présente ici deux mélodies toutes deux en mode majeur, partageant une beauté lyrique similaire tout en se distinguant par leur caractère, la seconde étant plus fluide et dansante. Le mouvement s'ouvre par un soupir de deux mesures qui prépare l'entrée du thème principal en si bémol majeur. Cette mélodie ample et noblement chantante, confiée initialement aux cordes avec les violoncelles seuls à la basse, se déroule avec une liberté phrasée qui annonce ce que Wagner nommera plus tard la mélodie infinie. Le thème secondaire, en ré majeur, évoque par sa fluidité liquide le bercement d'une barque sur l'eau estivale. Les variations proprement dites laissent ensuite place à un épisode en ut bémol majeur où un long solo de cor rhapsodique se déploie sur un fond orchestral chatoyant. La dernière variation du thème principal, ornementée de sextolets délicats, instaure une atmosphère de rêverie exquise et suspendue. Deux interruptions brutales par des fanfares de cuivres évoquant le premier mouvement brisent momentanément cette paix, avant que le mouvement ne s'achève en pianissimo sur un dernier écho de sérénité. Cette évocation d'une paix arcadienne perdue prépare la rupture violente qui ouvrira le finale.
Le quatrième mouvement, Presto, constitue l'innovation la plus radicale de la symphonie par l'introduction sans précédent de solistes vocaux et d'un chœur dans une œuvre symphonique. Beethoven réalise ici le projet qu'il caresse depuis son adolescence bonnoise de mettre en musique l'Ode à la joie de Friedrich von Schiller, poème écrit en 1785 qui incarne l'esprit des Lumières et l'idéal maçonnique de fraternité universelle. Le mouvement s'ouvre par ce que Richard Wagner nommera la fanfare de terreur, un accord strident en ré mineur avec si bémol ajouté au sommet, joué fortissimo par les cuivres, les vents et les timbales. Cette irruption violente annihile la paix du mouvement précédent et replonge l'auditeur dans le chaos du premier mouvement. Suit alors un passage sans précédent dans l'histoire symphonique où les contrebasses jouent un récitatif instrumental chromatique et errant, comme si l'orchestre cherchait par lui-même la voie à suivre. La fanfare éclate de nouveau, les contrebasses répondent. Beethoven fait alors réapparaître brièvement les thèmes des trois mouvements précédents, chacun étant rejeté par le récitatif des basses comme inadéquat, jusqu'à ce qu'émerge enfin la première phrase du thème de la Freude aux vents, saluée avec enthousiasme par les contrebasses en ré majeur clair. Le thème de la Freude, fruit de dix-neuf étapes d'élaboration dans les esquisses, se présente comme une mélodie d'une simplicité presque enfantine, accessible à tous, construite sur des ascensions et descentes par degrés conjoints. Beethoven le soumet à une série de variations instrumentales d'une complexité croissante avant l'entrée des voix. Le baryton solo entonne alors les premiers vers de Schiller, invitant l'humanité à chanter la joie, avant que le chœur ne se joigne progressivement à cette célébration. Une section centrale introduit les vers Seid umschlungen, Millionen, exhortant les millions d'êtres humains à s'embrasser, affirmant qu'un père aimant doit résider au-dessus des étoiles. Cette profession de foi, traitée dans un style quasi modal évoquant la Missa solemnis, culmine en une double fugue réunissant le thème de la Freude et celui de Seid umschlungen, symbole de l'union entre l'humanisme terrestre et la dimension spirituelle. Une coda gigantesque, marquée Prestissimo, déploie toute la batterie turque, tambours et cymbales, dans une célébration extatique de la fraternité universelle qui embrasse l'Orient et l'Occident. Les dernières mesures, d'une intensité vertigineuse, concluent sur le mot Gotterfunken, divine étincelle, affirmant jusqu'au bout l'enracinement terrestre de cette vision d'Élysée.
Contexte & Analyse
La Symphonie en ré mineur opus 125, dite Neuvième Symphonie, compte parmi les œuvres les plus monumentales de Beethoven et marque l'aboutissement de plusieurs décennies de réflexion sur le genre symphonique. Achevée en 1824, elle représente la dernière contribution du compositeur à ce domaine et constitue, avec la Missa solemnis, le point culminant de sa production tardive.
Les premières esquisses remontent vraisemblablement aux années 1816-1818, période durant laquelle Beethoven consigne dans ses carnets diverses idées symphoniques. L'une d'entre elles, notée en 1816, présente déjà le tremblement de cordes sur la quinte vide la-mi qui ouvrira effectivement la symphonie. Le projet demeure toutefois en gestation jusqu'en novembre 1822, lorsque la Philharmonic Society de Londres commande au compositeur une nouvelle symphonie moyennant cinquante livres sterling. Cette commande officielle déclenche une phase de travail intensif à partir d'avril 1823, peu après l'achèvement des Variations Diabelli. Beethoven nourrit alors l'espoir de se rendre à Londres pour y diriger l'œuvre, reprenant ainsi le rêve de succès britannique qu'avait connu Haydn. La composition s'étend sur environ onze mois et s'achève au début de 1824.
La création a lieu le 7 mai 1824 au Kärntnertortheater de Vienne, dans le cadre d'un concert dirigé par Michael Umlauf. Beethoven, désormais sourd, se tient devant l'orchestre pour indiquer les tempos de chaque mouvement, mais Umlauf a préalablement demandé aux musiciens de suivre sa propre direction et d'ignorer les gestes du compositeur. Les forces mobilisées sont considérables pour l'époque. L'orchestre réunit vingt-quatre violons, dix altos, douze violoncelles et contrebasses, des vents doublés, quatre cors et des trombones dans les deuxième et quatrième mouvements. Un chœur de quatre-vingt-dix chanteurs, composé de professionnels et d'amateurs issus de la Gesellschaft der Musikfreunde, est complété par quatre solistes. La soprano Henriette Sontag, âgée de dix-huit ans, et l'alto Karoline Unger, âgée de vingt-et-un ans, se plaignent lors des répétitions de la difficulté de leurs parties, particulièrement des notes aiguës, mais Beethoven refuse toute modification. Ignaz Schuppanzigh, avec qui le compositeur entretient des relations complexes, mène les premiers violons. Le programme comprend également l'ouverture La Consécration de la maison ainsi que trois mouvements de la Missa solemnis, présentés comme des hymnes afin de contourner l'interdiction de donner des œuvres sacrées dans un lieu profane. La salle est comble, malgré la concurrence de Rossini dont les opéras dominent alors la vie musicale viennoise. La réception est enthousiaste, le public réclamant même une reprise du deuxième mouvement.
L'accueil critique demeure longtemps partagé. Si le public viennois applaudit avec ferveur lors de la création, nombreux sont ceux qui peinent à saisir l'architecture d'ensemble et la portée philosophique de l'œuvre. Le finale choral suscite des interrogations sur la pertinence d'adjoindre des voix à une symphonie, questionnement que Beethoven lui-même partage puisqu'il confie à Carl Czerny après la création qu'il envisage de remplacer ce finale par un mouvement purement instrumental. Ce projet ne verra jamais le jour, et la postérité confirme la justesse de ce renoncement. La Neuvième Symphonie s'impose progressivement comme l'un des jalons majeurs de l'histoire musicale, modèle pour les générations romantiques à venir et symbole universel de l'aspiration à la fraternité humaine.