À Eleonore von Breuning
[Bonn, été 1792]
La belle cravate travaillée de votre main m'a extrêmement surpris, elle a éveillé en moi des sentiments de mélancolie, aussi agréable que fût la chose elle-même ; son effet fut de rappeler le temps passé, ainsi que la honte de mon côté face à votre comportement généreux envers moi. Vraiment, je ne pensais pas que vous me jugeriez encore digne de votre souvenir. Oh, si vous aviez pu être témoin hier de mes sentiments lors de cet événement, vous ne trouveriez certainement pas exagéré ce que je vous dis peut-être ici, que votre souvenir m'a fait pleurer et m'a rendu très triste. Je vous prie, aussi peu que je mérite d'être cru à vos yeux, croyez-moi, mon amie (laissez-moi encore vous appeler ainsi), que j'ai beaucoup souffert et souffre encore de la perte de votre amitié. Vous et votre chère mère, je ne vous oublierai jamais, vous avez été si bonnes envers moi que votre perte ne pourra et ne sera pas remplacée de sitôt. Je sais ce que j'ai perdu et ce que vous étiez pour moi, mais — — — — — je devrais revenir à des scènes, si je devais combler cette lacune, qui vous seraient désagréables à entendre et à moi de vous les présenter.
Pour une petite compensation de votre bienveillant souvenir à mon égard, je prends la liberté de vous envoyer ces Variations et ce Rondo avec violon. J'ai beaucoup à faire, sinon je vous aurais déjà recopié la Sonate promise depuis longtemps ; dans mon manuscrit elle n'est presque qu'une esquisse, et même l'habile Paraquin aurait eu du mal à la recopier. Vous pouvez faire recopier le Rondo et me renvoyer ensuite la partition. C'est la seule chose que je vous envoie ici qui soit à peu près utilisable pour vous parmi mes compositions, et comme vous allez maintenant voyager à Kerpen, je pensais que ces petites choses pourraient peut-être vous procurer quelque plaisir.
Adieu mon amie, il m'est impossible de vous appeler autrement, aussi indifférente que je puisse vous être, croyez cependant que je vous vénère, vous et votre mère, encore autant qu'autrefois. Si je suis en mesure de contribuer en quelque chose à votre plaisir, je vous prie de ne pas me passer sous silence, c'est encore le seul moyen qui me reste de vous témoigner ma gratitude pour l'amitié dont j'ai joui. Bon voyage, et ramenez votre chère mère complètement rétablie. Pensez parfois à votre ami sincère qui vous vénère toujours
Beethoven
À Mademoiselle von Breuning
Notes & Contexte
Lettre d'adieu ou de réconciliation avant le départ définitif de Beethoven pour Vienne. Elle témoigne de l'affection profonde de Beethoven pour la famille von Breuning.